TUER LE CONTE

Bon, j’exagère, mais si peu !

Depuis 2012, je raconte. Je l’ai fait d’abord à tâtons, puis j’ai fini par répéter les tâtonnements qui me réussissaient et éliminer les autres, jusqu’à assumer de dire que j’avais appris sur le « tas » (diminutif vernaculaire de « tâtonnements »).

Je cherchais entre autres à comprendre ce qu’était le conte et évidemment, ce qu’il n’était pas. Aujourd’hui, six ans plus tard, j’aurais encore de la difficulté à le dire. Il y a certes de bien belles définitions qui existent déjà, mais je suis du genre à aimer trouver mes propres réponses, de celles que j’espère n’imposer à personne et qui évolueront avec le temps, les expériences et les rencontres. Il y a toutefois, dans les « bien belles définitions qui existent déjà », des principes avec lesquelles je suis en parfait accord.

Le conte peut s’inscrire dans la littérature orale. Pour en faire parti, il doit répondre aux critères suivants :

  1. Pouvoir être changé de contexte ;
  2. N’appartenir à personne ;
  3. Ne pas être gravé ailleurs que dans les mémoires.

Ça me plaît tout ça, et pour tellement de raisons ! :

  1. Que le conte puisse être changé de contexte lui permet d’avoir une portée pratiquement infinie. Qu’il serait dommage de ne pas pouvoir entendre la morale d’une histoire simplement parce qu’elle parle de bûcherons et qu’ici, on est des pêcheurs, ou parce que les gens s’envoyaient des pigeons alors qu’ils pourraient aujourd’hui se texter. Voire même, qu’il est encourageant de savoir qu’on peut se donner le droit de dire qu’au lieu de Ti-Jean, c’est Tite-Jeanne qui a viré le diable dans ses shorts ! Ce simple aspect de flexibilité de l’histoire fait de la tradition orale un art qui puisse être porteur de changement et rester toujours actuel, vivant.
  2. Qu’un conte n’appartienne à personne me fait hurler de bonheur, tête basculée vers la lune les deux poings serrés près du menton alors que les chiens du voisinage me répondent en chœur de la fermer. Fait-on ça souvent en 2018, non pas crier dans la nuit mais, créer quelque chose sans en revendiquer la propriété? Nier l’écriture, c’est dire non à son égo, au capitalisme. C’est planter un pommier dans un lieu public. C’est ouvrir la porte à ce que les gens de notre coin disent fièrement : « C’est une histoire de chez-nous ». Tsé, se tricoter du patrimoine ? Parce que pour moi, le conteur, c’est surtout un artisan : quelqu’un qui porte un peu plus loin ce qui lui a été apporté par d’autres. Un passeur. J’ai envie que le conte soit vivant, et je n’admets pas que quelque chose de vivant soit à moi, qu’il soit question d’un humain que j’aurais mis au monde, un chat duquel je change la litière, un territoire que j’occupe, ou une histoire que je raconte.
  3. Et, que le conte ne soit gravé que dans les mémoires me fait embrasser n’importe quel passant dans la rue, faire des vrilles autour des lampadaires et accrocher des fleurs aux boutonnières des moustachus insultés. Ne le graver que dans les mémoires, c’est risquer qu’il soit oublié, en partie ou en entier, et j’adore ça ! Parce que ça me donne l’urgence de raconter avant qu’on n’oublie. Parce que je sens que je prends soin de quelque chose d’aussi fragile que la vie. Parce que ce n’est pas facile à laisser aller. Parce que pour moi, ça fait tellement de sens.
    Petite anecdote à ce sujet : En 2015,  je faisais une tournée où je racontais des histoires chez des inconnus en échange du gîte et du couvert. Un soir, je fus hébergé par un jeune couple qui m’avait dépanné à la dernière minute. L’homme m’a demandé s’il pouvait filmer, pour envoyer la vidéo à un ami qui travaillait en télé et qui voulait du matériel pour une entrevue ultérieure. Je me voyais mal refuser, par principe, à des gens qui me partageaient leur demeure, alors j’ai accepté sans dire un mot. J’ai toutefois fait un pacte avec moi-même : cette histoire que j’allais raconter, ce serait la dernière fois que je la raconterais. Elle allait « mourir » pour moi. Je sais, c’est exagéré comme réaction, mais comparé au reste de ma vie, je vous jure que c’est de la petite bière. Et bien, on s’est installés au salon et j’ai conté cette histoire, ma plus vieille, devant ce couple alors qu’un cellulaire filmait l’intégral, posé sur la table basse du salon. Une heure plus tard, on avait réussi à sauver le village en déjouant le diable, et le couple me remerciait. J’adorais cette histoire -Adieu vieille amie-.
    Le gars a alors repris son cellulaire et a pitonné deux ou trois trucs avant de rager un « Tabarnak ! ». Mon visage s’est illuminé : cette histoire, que je sacrifiait ce soir-là, ne s’était pas laissée capturer.
    Je suis devenu tout énervé et je leur ai expliqué le « miracle » qui venait de se passer. « It’s alive!!! ». Bon, j’avoue que suite à ma réaction qu’ils ont qualifié « d’hystérique », j’ai été forcé de passer la nuit dehors mais ce moment tout de même, a confirmé que j’étais en train de tenter de respecter quelque chose de crucial pour moi : ne pas graver l’histoire, jamais. J’avais eu mon avertissement et par chance, cette histoire m’accompagne encore, avec davantage de sens.

Depuis, j’essaie prendre soin de ces principes, malgré ce qu’il en coûte. Les entrevues télé pour faire la promotion de mes spectacles sont un peu plates parce que je ne les laisse prendre que dix secondes d’images de mes spectacles ; je ne peux soumettre les contes que je porte à pratiquement aucun concours littéraire puisque qu’ils restent immatériels et qu’ils ne seront jamais de moi. Mais voilà, je vois mon métier comme celui de faiseur de sens, et ces trois principes en font énormément pour moi : Ne pas le figer, dans son contexte, ne pas le signer et ne pas le rendre matériel. Y déroger, ce ne serait peut-être pas tuer le conte, mais m’y tenir me donne l’impression de le faire vivre davantage dans l’oralité.

Mais bon… peut-être que je changerai d’avis ! J’ai envie que mes opinions aussi soient vivantes,  alors je vous invite à me partager les vôtres ici ! Au plaisir d’en jaser !

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