Rencontres

La parole qui voyage

Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.

Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.

Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

À la suite d’une première tournée de contes que j’ai faite, où j’allais conter chez des inconnus en échange du gîte et du couvert, on m’a parlé d’un certain Samuel Allo. Un conteur breton qui voyageait en racontant chez des inconnus, partout autour du monde, depuis plusieurs années. Le phénomène m’a intéressé. J’ai lu ses livres. J’ai lu son blog. J’ai lu ce que les journaux disaient de lui. J’en revenais pas. Il avait poussé le bouchon tellement loin, misère ! C’était complètement fou ! Ma tournée que je faisais moi-même, de manière organisée, et à l’intérieur de ma propre province, me semblait soudain insignifiante.

Puis un jour, moins d’un an plus tard, comme ça : on a cogné à ma porte. Lui. J’ignore combien de portes de maison le monde compte, mais ce jour là, c’est à la mienne qu’il cognait. Au yable les probabilités. Quelqu’un l’avait pris en autostop et lui avait dit : « Tu contes ? Je vais te déposer chez le conteur du village. »

Son histoire, on croirait qu’elle vient d’ailleurs, puis c’est justement le cas. Elle vient d’une autre époque, de toutes les époques. Samuel, dans sa mémoire, a un trousseau de clefs immense. Des histoires, qui débarrent les portes de milliers de foyers. D’un sourire sincère il vous dit : « Bonjour, moi, c’est Samuel. J’ai fait un grand voyage, aimeriez-vous entendre mes histoires en échange d’un petit coin où je pourrais poser mon « duvet » (il est breton) pour la nuit ? » La suite est incroyable et redonne espoir en le genre humain : les gens acceptent.

Et il raconte. Des histoires qu’il a reçues ça et là. « Celle-ci, c’est un vieux papy en Russie qui me l’a racontée. » Pouf ! Nous voilà en Russie pour dix minutes. Puis en Espagne, au Vatican, nous voici il y a mille ans, nous voici hier. Puis nous voici aujourd’hui, encore capables de faire exister cette rencontre.

Samuel est un porteur de sens, les histoires n’en sont qu’une forme. Il ajoute volontiers du poids à son sac, pour faire faire le tour du monde aux chaussures d’un ancien voyageur qui n’a plus la force de les faire voyager lui-même. Il va dans les camps de réfugiés, pour redonner un peu de leur pays à ceux à qui on a tout pris.

Par ce qu’il est, Samuel répond à beaucoup de questions au même titre qu’il nous fait nous en poser de nombreuses. Sam m’a dit un jour (la formulation laisse prétendre qu’on se rencontre à chaque année du Lion, au sommet d’un mont escarpé, alors que la lune est rouge, et c’est effectivement ainsi que ça se passe) qu’on peut soit avoir la vie de conteur, soit pratiquer le métier de conteur. Ce sont là deux frères, d’une même famille, mais qui portent différemment leur héritage. Le métier de conteur, aujourd’hui, c’est de viser les scènes petites et grandes. C’est d’y gagner sa croûte. C’est se questionner sur son avenir.

Puis la vie de conteur, elle s’inscrit dans l’ailleurs. C’est de la magie qui crée une faille dans le réel. C’est un mur gris qui se fait dézipper, pour dévoiler un univers à la chair scintillante et lumineuse, duquel va s’échapper une trâlée de fées venues nous enchanter un moment. Il fait éclater le quotidien, le bouleverse. On se retrouve avec des sparkles collés dans la face pour quelques jours encore. C’est un inconnu qui s’approche d’un autre pour lui faire le cadeau d’une histoire. De manière désintéressée, juste pour le plaisir de faire ce cadeau. C’est celui qui prend le temps de consoler un enfant en lui racontant une histoire, sans ajouter cette performance à son dossier d’artiste. Il a dans son sac des histoires qui, à tout moment, lui hurlent qu’elles veulent sortir ! « Moi ! Moi ! Moi !, Raconte-moi! ». Alors il en place une petite dans sa discussion. Puis, celui qui a la vie de conteur, il tend l’oreille quand on lui en raconte une en retour, sachant qu’on n’a jamais assez de remèdes pour songer le monde. C’est celui qui marche, entendant dans son sillage : « Raconte encore ! ». Le conteur devient un passeur, entre un monde et l’autre. Deux univers parallèles qui ne demandent qu’à se percuter.

Lors d’un spectacle de contes, le conteur de métier amène le public dans le monde merveilleux ; l’autre, apporte plutôt ce monde merveilleux dans le réel.

Comme plusieurs conteurs, je porte ces deux frères conteurs en moi. Le métier, et la vie de conteur. Depuis que Samuel m’en a parlé, une question refait souvent surface : est-ce moi qui porte les contes ou les contes qui me portent ? À quel point ai-je envie de m’oublier dans cette tradition ? De me faire avaler par ce tourbillon que peut-être la vie de conteur telle que Samuel me la montre par ses récits. À quel point peut-on être une histoire ? Puis voilà que je prends la route, avec mes histoires, pour les faire voyager, mais aussi parce que la route, à chaque rencontre, me rapproche un peu plus de cet ami.

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