Rencontres

Forer par en haut

Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

Aurélien, il enseigne. En fait, je ne le connais pas énormément et je crois même qu’il est rendu à sa retraite, mais de toute façon : y a t-il un moment où l’on cesse d’enseigner ? J’ai rencontré Aurélien lors d’une assemblée populaire d’une p’tite initiative gigantesque pour sauver un coin de pays atteint de calvitie démographique sévère. Il avait pris la parole, et débuté sa tirade (tant qu’à prendre la parole, aussi bien se servir à deux mains !) par les mots à peu près suivants : « L’homme n’habite pas un territoire physique, mais psychique ». Je n’ai rien écouté du reste de son monologue (sans rancune, Aurélien), parce que l’écho des premiers mots était trop fort. Assourdissants.

À ses mots, je prenais conscience que ma maison n’était pas un tas de madriers, de feuilles de Gyproch et de revêtement de vinyle, non, elle est les souvenirs que j’y ai. J’habite la sensation qu’elle me procure. En ses murs, j’arrive à dire « chez moi » comme dans les yeux de certaines personnes j’arrive à dire « je t’aime ». Certes, elle me protège des intempéries, mais elle le ferait à moitié moins que je me sentirais encore « chez moi ». La réalité, nous l’occupons à partir de notre vision, nos perceptions, mais surtout, nos ressentis. Mon village, il ne commence pas après la pancarte « Bienvenue à Carleton-sur-Mer », mais bien à partir du feeling d’être arrivé. Le territoire n’est pas quelque chose d’horizontal, mais de vertical. Il est les petites pancartes qu’on met dans notre esprit. Le reste, ce n’est que le terreau où elles poussent. Ce n’est pas une carte de cadastres, mais un livre d’histoires. Certaines histoires qu’on soupçonne, d’autres dont on se souvient franchement.

-Merci, quelqu’un d’autre aimerait prendre la parole ?

Oups, Aurélien avait, à ce moment de ma réflexion, terminé de parler. Clap clap clap puis pause café.

Alors, qu’est-ce que j’étais venu faire, dans cette assemblée de citoyens qui voulaient sauver leur village. Sauvaient-ils leurs titres de propriétés, ou le droit d’en habiter les souvenirs et de continuer d’y rêver ?

D’un coup, c’est comme si en tant que conteur, je devenais urbaniste de l’immatériel. Je réalisais que j’avais le pouvoir d’ajouter des étages à mon village. Me faire mémoire collective, pour contenir les histoires du moindre racoin d’pays. « Savez-vous pourquoi ce fossé s’appelle Le trou à balle ? » Et soudain, le paysage explose, devient énorme, ce lieu n’est plus un gouffre, mais le contenant d’une histoire fabuleuse. Qu’il serait beau, notre Québec, si partout on y exploitait le souvenir comme ressource première. Le forer par en haut, pour changer, bout d’criss.

Les lumières se sont éteintes dans la salle communautaire de Saint-François-d’Assise et je restais là, toujours assis sur ce qui était maintenant la seule chaise à ne pas avoir été empilée près des racks à supports à linge (j’ai essayé d’autres formulations, rien à faire, ça sonne terrible).

Chez moi, en Gaspésie, avant l’arrivée des blancs, les Mi’gmaq avaient criblé le territoire de noms qui sont tous le titre d’une histoire. « Lieux où se déroule telle chose »,  Chaque nom amène l’enfant (en nous) à demander l’histoire qui s’y rattache. Nous, blancs, lui donnons bien souvent le nom d’individu aux lieux. Il y a quelque chose de frappant dans le fait d’utiliser le territoire pour porter la mémoire des individus, plutôt que les individus pour porter la mémoire du territoire. Les toponymes Jacques Cartier, Champlain, Colomb ont écrasé combien d’histoires qui occupaient déjà le Québec ? C’est ironique qu’en colonisant un lieu, on en réduise les dimensions.

Et si en tant que conteur, j’avais une responsabilité? De le faire exister, ce monde psychique. D’entretenir ce qui y poussait déjà, et de faire sûr qu’on continue de semer des doutes qui deviendront des certitudes. « Cette montagne était habitée par un ermite ». Boom ! « Au bout de cette jetée, se sont noyés les deux coeurs d’un amour impossible ». « Cette chute est apparue après qu’une mariée se soit jetée de la falaise, son voile tombe encore ». Et si ce n’était pas en tant que conteur, mais en tant qu’habitant que j’avais cette responsabilité? L’habitant retournant les sillons de la mémoire, chargé du devoir de laisser ce monde plus rempli de sens qu’à notre arrivée. Comme j’aimerais qu’un jour, mon maire, en venant cogner à ma porte pour réclamer les taxes municipales (j’habite un petit village…), me réclame également une histoire survenue sur mon lot. Les coffres de la municipalité seraient alors foncièrement mieux garnis.

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