Rencontres

Faire une place à l’indésirable

Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

L’été dernier, j’ai reçu un merveilleux cadeau. Grâce à l’aide de Culture Gaspésie, j’ai pu bénéficier d’une formation avec le comédien professionnel David Bouchard. J’avais envie que quelqu’un de compétent vienne ébranler ma pratique du conte. Après sept années à conter, je présumais que j’avais pris de bons et de mauvais plis et que j’avais à gagner à me faire repasser. Résultat : après une semaine de formation intensive, je ne savais plus comment conter. Génial, il faisait plus noir que jamais…

Grossomodo, mon problème tenait du fait que j’ai toujours conté sans texte, comme on raconte une anecdote. Or, le formateur m’a fait voir le grand intérêt de travailler avec un texte existant. J’ai passé plusieurs jours à jongler avec la question. Pour moi, le texte tue le conte ; il n’est plus aussi libre d’évoluer dans le temps, dans l’oubli, dans la spontanéité du moment. Mais en même temps, le texte appris par coeur permet au conteur de mettre son focus sur tout le reste et de rendre le moment encore plus puissant en ayant travaillé son interprétation.

Une semaine s’est écoulée alors que je portais en moi ce doute, puis un soir, j’ai allumé un feu et j’ai raconté une histoire à La Petite Grève. Dès les premières minutes, je l’ai remarqué dans l’assistance : une fille lumineuse avec une telle fascination dans le regard. Elle était à la fois dans la trentaine et âgée de quatre ans Elle n’échappait rien, pas une parole, encore moins un silence (ça ne veut pas dire grand-chose, mais maudit que ça sonne bien quand je le dis dans ma tête!).

À la fin du spectacle, plusieurs personnes sont restées et se sont mises à jammer. Ukulélé, voix, percussions avec les moyens du bord (de mer). Trois filles présentes constituaient un band en tournée gaspésienne, bon timing ! Et la grande enfant fascinée que j’avais remarquée, était également en tournée ; elle s’appelait Lior, qu’elle m’a dit puis répété, évidemment. On a parlé de nos démarches respectives. Elle la musique, moi le conte. Je n’en croyais pas mes oreilles : sa pratique était la réponse à mon questionnement de la semaine précédente.

Lior a longtemps été clown de rue. Jouer avec ce qui l’entoure, être fascinée par les objets, les bruits, puis jouer avec le public. C’est plus tard qu’elle s’est tournée vers la musique, mais le clown est resté : pas pour faire drôle, mais pour faire vrai. Être réellement connectée avec ce qui se passe. Improviser. Elle était à mi-chemin entre le conçu et le préconçu. Le prémédité et le médité. Puis, elle m’a parlé de “l’erreur”. Lui faire une place, toujours. Prendre soin de lui garder une porte ouverte, pour qu’elle puisse s’introduire. Parce que si on ne risque pas l’erreur, on n’est pas en train de tout explorer. L’erreur est le témoin de notre tentative de nous dépasser. Si l’erreur n’est pas possible, l’œuvre n’est pas complètement libre. J’étais sur le cul (et un peu en amour, je dois avouer, pendant le gros vingt minutes de cette discussion. J’en parle parce que ça rend mon récit beaucoup plus intéressant. Schéma classique…)

J’avais une partie de ma réponse. Conter avec ou sans texte, la question reste presque entière et c’est bien ainsi, parce que de toute façon, pour moi les questions sont plus importantes que les réponses. Douter.

Mais j’ai assurément envie que l’erreur vienne me visiter lors de mes spectacles. Pour être fasciné par elle, et avoir à me débrouiller avec cette nouvelle réalité. « Tiens, j’ai oublié d’introduire un personnage, comment je vais m’organiser sans lui pour que l’histoire tienne la route ? ». Et, justement, être fasciné, comme le clown, comme l’enfant de 4 ans. Fasciné par le fait que par hasard, le tonnerre gronde réellement derrière moi pendant une histoire. Fasciné par une spectatrice qui dirait spontanément « Tu charries ! » pendant un conte. Fasciné par mes lapsus et jouer avec comme un enfant joue à faire des bulles avec sa bouche: même combat. Prendre le temps d’écouter ce qui nous entoure et s’amuser avec, parce que le conte n’est pas produit sur une scène stérile, mais bien vivante, tout autant que le public qui y assiste et la mémoire qui se raconte.

Depuis, lorsque je conte à La Petite Grève, j’allume le feu de camp non plus avec des allumettes, mais plutôt avec un arc à feu. Un peu pour le show, je l’avoue, mais surtout parce que je le rate une fois sur deux. Cinquante pourcent du temps, je débute mon spectacle sur un échec. Rater quelque chose, devant une centaine de personnes. Puis doucement, très lentement, j’apprends à apprivoiser cette sensation.

L’erreur, dans le conte, ce n’est pas le conteur qui se trompe, non, c’est l’histoire qui tente quelque chose.

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