Rencontres

L’évaporé

Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

Automne 2018, j’ai le plaisir de participer au Festival Le rendez-vous des Grandes-Gueules, à Trois-Pistoles. J’ai adoré. Une vraie vie de rock star : nourris aux petits oignons, on a le plaisir de conter devant un public expérimenté (c’était la 22ie édition du festival). Entourés de conteurs d’un peu partout dans la francophonie avec qui j’avais l’honneur de discuter en soirée après que tous les spectacles soient terminés et que l’on se soit rassemblés au Café des conteurs. J’ai d’ailleurs tenté d’y boire l’intégrité de mon cachet, histoire de profiter de la proximité de la microbrasserie Le Caveau duquel le fût à bière du Café des conteurs tirait sa source. Je ne suis pas parvenu à vider les cuves malgré le sérieux de ma démarche. Avis aux brasseurs: je reviendrai.

Après être revenu en zigzaguant dans les rues pistoloises sur mon skate, je suis parvenu à mon petit lit jumeau dans la chambre qui m’était réservée chez mes hôtes, des particuliers qui hébergeaient plusieurs autres conteurs déjà bien endormis, occupés à recharger leurs histoires. Lendemain matin, dans mon café: 2 laits, 1 sucre et 3 ibuprofènes.

Après que les premières gorgées aient fait tomber un peu du brouillard qui m’entourait, j’ai réalisé que j’étais en train de discuter avec un conteur fort intéressant. Le belgo-japonais Pascal Mitsuru Guéran. Sa voix donnait dans les basses, ses mots étaient des pas de tyrannosaures faisant des cercles à la surface de mon café et dans ma boîte crânienne. L’une de ses opinions a laissé une empreinte profonde dans la vase de mon cerveau ce matin-là :le conteur ne doit pas utiliser le conte pour se montrer ; il doit s’effacer derrière le conte, pour que l’histoire prenne toute la place.

J’ai plus tard assisté à la démonstration de cette approche en allant voir son spectacle. Il parlait des Évaporés du Japon, des gens qui disparaissent volontairement de la société. Sa présence sur scène était très sobre : chemise noire, fermée jusqu’à l’avant dernier bouton, manches serrées aux poignets, il bougeait doucement, d’une voix régulière, sans grands gestes, sans grimaces. 

Granitique. Discret. Efficient. Il était Caillus Pupus présentant les douze travaux à Astérix et Obélix; l’huissier venant vous informer que vous devez encore de l’argent à Maison Columbia; l’aiguille déposée sur le disque de ce qui devait être raconté.

Sa présence, ou son absence volontaire sur scène, me donnaient l’impression d’être un « esti » de bouffon. Mais d’où me vient ce besoin de faire de grands sparages quand je raconte quelque chose qui était sans moi déjà intéressant? Suis-je sur scène uniquement parce que j’ai besoin d’être aimé ? Jeux de mots mitraillés, commentaires du narrateur, grandes expressions du visage ; grand énarvé. Il est vrai que j’arrive pour ma part du milieu de l’improvisation et que ce comportement y fait souvent légion. Mais si je remonte un peu plus loin, j’y trouve ce qui me semble être une source plus juste : le spectacle d’humour.

Je me souviens, jeunesse, avoir passé de nombreuses soirées en famille à regarder ce qui a longtemps été pour moi la seule manière d’occuper une scène : Les Soirées Juste pour rire. Cabaret d’humour présenté quotidiennement à TQS, qui n’était pas une taxe, mais bien une chaîne télé. J’y voyais une joyeuse orgie de laquelle  celui qui arriverait à faire rire aux larmes serait le roi. Avec le temps et quelques variantes, je me suis mis à y apprécier davantage celui qui y ferait aussi réfléchir. 

-Le roi est mort. Vive le roi.

Constat, lorsque je monte sur scène, surtout si je suis stressé, c’est sans effort que je me vois m’y présenter comme si j’allais y faire du stand up comic:

« Woohoo ! Salut Québec, ça va bien !? ». Non… ça ne va pas.

Certes, ce besoin d’être aimé sur scène sert un peu le conte ; après tout, on est dans le même bateau. Si j’arrive à garder l’attention du public sur moi, je la garde aussi sur le conte… un peu. Mais bien souvent, la présence sur scène de Pascal me revient en tête. J’ai envie d’aller vers cet ailleurs. Que les gens rentrent chez eux en se disant « C’était une bonne histoire » plutôt que « c’était un bon conteur ». S’il fallait que le conte au Québec devienne le banc de ceux qui ont été retranchés au camp de sélection de l’école de l’humour, je crois qu’on ne pourrait pas dire que le conte va bien. Avec le temps, apprendrais-je à me passer des rires du public pour y lire son intérêt? Ses sourires silencieux me suffiront-ils? Ses froncements de sourcils, ses ongles rongés par moments, ses yeux un peu humides, rien qu’un peu humides. Bien qu’il soit formaté par l’humour, le public québécois est encore capable d’entendre autre chose. On le voit, parfois, s’émouvoir devant autre chose qu’un vidéo de chats. L’humour n’est que l’une des nombreuses manières de dialoguer avec le public et le conte a le privilège de pouvoir en utiliser tant de nuances qu’il serait dommage de s’y limiter.

2 commentaires

  • Geneviève

    Wow! Quelle belle réflexion. Pourquoi en faire tant! Autant. Plus. Toujours plus.
    J’aime beaucoup ce que vous avez réfléchi et écrit 🙂
    Un journaliste disait que « Céline avait encore réussi à nous surprendre avec son spectacle Courage en 2019. »
    Je me disais que ce qui serait surprenant de la part de Céline c’est un spectacle au Petit Champlain, piano-voix.

    Continuez de nous raconter des histoires et de faire des tournées
    Un jour j’aurai le plaisir de vous entendre

    Geneviève Lahaise de Québec

  • Michel Longchamp

    Merci , pour cette réflexion.
    Les grande Gueules deTrois Pistoles ,
    Est effectivement un lieu de grande rencontre.
    Et je peut dire que ce fut un honneur de te côtoyer avec la tournée des semeurs.

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