Colporteur - tournée en Bretagne 2019

Jour 15: Ploeuc-sur-Lié

Ne pas s’arrêter trop longtemps. Je me connais, je suis un flâneur avéré. J’adore traîner, boire un café, lire, manger. Bref, je n’ai pas tendance à me diriger naturellement vers l’aventure. Après avoir passé 6 jours chez mon ami conteur Samuel Allo, je vois bien que je dois me botter les fesses pour quitter le confort de ce foyer où je commence à avoir mes aises. C’est un effort pour moi, mais je sais que si j’y reste, d’ici 2-3 jours j’aurai l’impression de m’enliser. Faire du surplace. Passer à côté de tout. Alors ce serait une urgence de quitter ce confort. Je me connais, je suis un flâneur avéré, mais j’ai besoin de flâner dans la nouveauté!

Sam me dépose dans un village plus achalandé, meilleur pour faire du stop. Sur le coin de la bretelle où je devrai me poser, il y a déjà un auto-stoppeur. Sam me dépose à 2 minutes de là, dans un centre d’achats, pour éviter de faire la fausse joie à l’autre de voir un véhicule s’arrêter, en plus de lui déposer de la concurrence. Quelle éthique!

J’attends une vingtaine de minutes puis je me dirige vers le lieu dit. C’est libre. 30 minutes de musique dans mes oreilles plus tard, on me prend. Un couple sympathique qui s’arrête un peu plus loin pour prendre un deuxième auto-stoppeur. Vraiment, la culture du stop ici, c’est quelque chose! Le nouveau, un homme dans la cinquantaine, connaît mile personnes célèbre, a traversé l’atlantique à la voile, a le don d’être un magnétiseur, a 3 voitures et 2 motos chez lui, et deux dents dans la bouche, et m’offre de l’alcool maison. Un phénomène divertissant.

Je me dirige vers Morlaix, où j’ai été la semaine dernière. Dans trois jours j’ai une soirée chez un ami conteur qui vit non-loin de là, et en attendant, il y a à Morlaix un festival de contes. Mes premiers chauffeurs me déposent à mi-chemin, puis un deuxième chauffeur, de la Côte d’Ivoire celui-ci, m’embarque. Mi-vingtaine, il écoute du gros rap de chez lui. Ça fait du bien de juste rouler en écoutant de la musique, mais je tente quand même la rencontre.

-J’suis conteur, je raconte chez des gens en échange du gîte.

-Ah.

-Tu veux entendre une histoire?

-OK

Alors je lui raconte un petit conte de 2-3 minutes, en espérant que celui-ci ouvre la discussion. Je termine en lui disant que j’avais appris cette semaine qu’au Burkina Faso, la tradition veut que lorsqu’on reçoit un conteur, on doit lui offrir trois choses: Le gîte, le repas et une histoire. La troisième chose étant pour non seulement permettre au conteur de poursuivre, mais pour l’alimenter. Brillant.

Silence de quelques secondes, et il commence:

-J’vais t’en raconter une, moi.

Et il se lance dans une saga incroyable, ça dure un bon 10 minutes, avec que des rebondissements. Toute mon attention est requise, à cause de son accent et de son débit rapide. Il fini par me dire ce que son nom de famille veut dire, ça vient avec un récit. Il me dit aussi ce que veut dire son prénom: Celui qui ouvre des portes. Et qu’il trouve dommage que les prénoms aujourd’hui ne racontent rien. 

Boom! Tu voulais une histoire en échange de la tienne, voyageur? Te voilà servi!

Il me dépose à Morlaix. Je téléphone la femme qui m’avait hébergé la semaine dernière: pas de réponse. J’ai alors un autre contact que j’avais fait ici, qui m’écrit à un autre sujet. Je lui répond et lui dit que, en passant, je suis en ville pour quelques jours et que je cherche de l’hébergement contre mes histoires. Y’a qu’en apprenant à demander que je vais recevoir!

Il passe le mot. Je vais quand même voir à l’auberge jeunesse s’ils ont des places: oui, mais on ferme le bureau dans 1h. C’est seulement 20 Euros. Parfait, j’attendrai jusqu’à la dernière minute, dans un café en face, des fois que… c’est pas tant pour sauver l’argent que pour honorer la raison de mon voyage: comment faire des rencontres si je m’isole?

Trois minutes avant de me rediriger vers l’auberge, le téléphone sonne: Gilles  reçu le message de son ami, disant que je cherche une place. Je suis le bienvenu chez lui. J’arrive, on jase de nos vie, puis le souper est servi, ses deux fils de 15 et 17 ans descendent et se joignent à nous. Je leur raconte un peu ce que je fais, on mange et je leur demande s’ils veulent entendre une histoire?

À partir de là, tout a déboulé. Trois heures plus tard, on est toujours à table, fatigués on se dit qu’on va devoir arrêter de parler pour aller se coucher. On est passé d’une histoire à une autre, ils avaient des questions sur la manière de faire (Gilles tourne des courts métrages, alors certaines techniques convergent), puis entre chaque conte, des discussions philosophiques. Tout le monde avait son mot à dire sur chaque idée, personne n’avait autorité sur personne. C’était incroyable. Oui, les jeunes avaient parfois leur portable dans les mains, mais ils restaient attentifs, discrets, et revenaient dans la discussions le moment d’après; besoin de respirer, de rester connecté. Il y avait longtemps que cette famille n’avait pas pris le temps d’être ensemble, dans un présent si intense. Maintenant, lorsque j’offrirai une histoire, après souper, je saurai ce que le geste ouvre comme possible. Le conteur québécois François Lavallé a dit un jour en entrevue: Le conteur, c’est celui qui crée l’assemblé. La chose prend soudain un sens nouveau pour moi. Plus vrai que jamais.

Le conte, pour créer l’assemblée, sans ensuite contraindre l’assemblée à attendre d’autres histoires. Le conte comme point de départ, comme raison de parler de la vie. Comme outil de discussion, une munition parmi tant d’autre. Comme un voyage, et non une destination.


Au matin, une note de Gilles m’invite à me servir dans le frigo. Les ados dorment encore, relâche. Je m’apprête à partir quand je réalise que la porte est vérouillée. Je suis prisonnier. ahahaha. Deux heures de lecture plus tard, l’un des garçons se lève enfin et me libère. Les dangers du voyage. « Monsieur le voyageur, avez-vous eu peur pour votre vie parfois, en allant chez les inconnus? Oui, une fois, on m’a séquestré, coincé pendant deux longues heures avec un bon livre et une machine à expresso! »  

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