Colporteur - tournée en Bretagne 2019

Jour 23: Branderion

Mon second soir à Nantes, je l’ai passé chez l’amie d’une amie. C’est quand même drôle d’être à plus de quatre miles kilomètres de chez moi et avoir des contacts qui me soutiennent jusqu’ici. Cette réalité me fait penser de plus en plus à faire mes tournées du Québec sans rien plannifier ; faire un appel à tous à chaque jour, et profiter de ce que le voyage m’apportera.

Mais voilà, tout ça pour me défiler de ce que j’étais venu faire ici : cogner. Après avoir passé une soirée merveilleuse encore, à discuter contes autour d’une table, et une nuit bien méritée, je quitte Nantes plein d’énergie : ce soir, je cogne !

Après quelques courtes distances avec 2-3 chauffeurs différents, je me fais embarquer par un chauffeur qui se rend jusqu’à Brest, à moi de choisir où je veux descendre dans le prochain cinq heures, à condition de bien vouloir arrêter avec lui un instant dans une marina, il a un copain qui termine de préparer un voilier pour une transatlantique. Lui aussi d’ailleurs, est féru de voile. Ça me fait drôle de plonger dans cet univers que j’ai connu pendant plusieurs mois lors d’autres voyages.

Son ami nous reçoit à dîner (merci !) et après un arrêt de trois heures et deux histoires (j’allais quand même pas partir sans payer !), on reprend la route. Mon chauffeur me dépose à Branderion, une ville qui me semble propice aux toc toc! C’est-à-dire, pas trop une grosse ville, il y a quand même une boulangerie au centre-ville, et quelques petites rues. Ça devrait le faire !

Je marche une petite demi-heure pour m’y rendre, comme je commence à être habitué. Pour faire du stop, il faut accepter de marcher : pour se rendre à la sortie de la ville lorsqu’on veut en sortir, et pour entrer dedans, lorsqu’on n’est pas loin, parce que les gens ne nous prennent que rarement s’ils ont une mini distance à faire, même si c’est exactement de cette distance dont tu as besoin.

Arrivé à Branderion, je m’installe à la boulangerie et je me pose jusqu’à 16 h 30, avant de commencer ma prospection de maison. Mon feeling est bon. Ce sont des maisons individuelles, sans clôture en devanture.

Je marche un peu, pour attendre que les voitures commencent à arriver dans les stationnements ; tout le monde est encore au travail. J’essaie de me la jouer relaxe, mais au fond de moi, il y a mile inquiétudes qui commencent à parler. La lumière du soleil est très basse, je n’aurai pas longtemps de la clarté pour cogner ; je suis peut-être trop près de Lorient, les gens doivent tous y travailler alors ils vont arriver tard. Mais j’ai appris un nouveau mantra, un truc fou, probablement d’origine sacré ou je ne sais quoi : « On verra. »

Puis ça y est, je lance la cavalerie. J’avais localisé une belle maison, avec un vélo devant, et un westfalia, c’est dans la poche !

-Toc toc toc!
-Non.

Bon… la deuxième sera la bonne. Et au pire, je me rendrai à vingt comme l’autre fois! Ça ne m’atteint plus. J’ai confiance. J’y ai déjà goûté, je sais que ça fonctionne. Il faut juste trouver la bonne porte.

-Toc toc Toc!
-Non

Next!

-Toc toc toc!
-Non.

Pas de trouble. Je cherche mal, c’est tout. Ils sont où, ceux qui vont sauter de joie lorsqu’ils vont entendre mon offre ? Plus loin. Allé.

Puis le soleil baisse. J’applique une bonne couche de déni et je poursuis mon beau voyage.

-Toc toc toc!
-Non. Pas ce soir.
-Mais je suis là maintenant!
-Désolé

Puis le soleil s’éteint. Merde. Remerde. Il fait noir. Je suis un grand gars, qui cogne à des portes à la nuit tombée pour être reçu à coucher. Ça ne le fera pas. Mais heureusement pour mon projet : je n’ai plus le choix. Il n’y a pas d’hôtel dans cette belle petite ville, j’avais tout prévu.

Puis il y a cette famille, qui tout sourire, hésite. Je ne sais pas trop quoi dire pour les convaincre. La porte est presque ouverte ! La scène dure environ 4 minutes. Mais je ne trouve pas les mots qui les font accepter. Il faudra que je les demande à Sam, il doit les connaître, parce que lui il fait ça pendant des mois, sans coucher dehors. Que peut-on dire pour détruire toute la peur de laquelle on s’est entouré, à coup d’assurances, de serrures, de patrouilles de police, de téléjournal sanglant. Quel faux pas, de bâtir notre sentiment de sécurité à partir de méfiance plutôt que de confiance. Je n’ai pas ces mots.

Quelque chose se brise en moi. Soudain, je suis au milieu de nulle part. Seul. Pour toujours. C’est con, j’avais accepté de ne plus croire en l’humanité ; de choisir mes combats. Puis voilà qu’une petite victoire l’autre soir, avait versé une goutte d’espoir sur ce qui fait si mal à briser.

Pas le choix. Je continue. Au pire, je dormirai dans le boisé. En d’autres circonstances, j’aurai été fier de tenter cette aventure. Ce soir, c’est un plan B. Il n’y aura pas mort d’homme.

Allé, cogne, tant qu’à être là. Cogne pendant encore 2h, pour les faire chier. Pour leur mettre leur peur au visage. Pour te dégoûter pour de bon. Pour en finir avec l’Autre.

Puis il m’ouvre. Et il verse une goutte d’espoir sur ce qui fait si mal à briser. Il m’installe dans une salle paroissiale. On parlera demain matin autour d’un café. Je me couche ce soir-là avec un gros poster où l’on peut lire « Je crois en toi ». Sur environ 30 personnes ce soir-là la seule qui m’a ouvert l’a fait par amour pour quelque chose de plus grand que moi. Merde. Sortez vos symboles religieux que j’aille cogner à vos portes à l’avenir.

Je m’endors sur un soir de peine d’amour. Plein de questions. Une seule réponse : « On verra »

Au petit matin, je vais rejoindre mon hôte et son épouse. Le café m’attendait, les œufs aussi. Puis je suis simplement un membre de la famille qui passe sa matinée à discuter de tout et de rien. Avant de partir, je leur raconte une histoire. L’une des belles que j’ai apprise en chemin. Une histoire qui parle de prendre soin de la beauté du monde. Puis en contant, une chose me brûle la poitrine : de l’amour pour eux. D’avoir été cette bouée, au meilleur de leurs moyens.

Puis la route.

Aujourd’hui, j’en ai besoin. Je ne lève même pas le pouce, je marche.

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