• Rencontres

    The power of storytelling

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Il y a plusieurs années, un ami m’a montré à tanner des fourrures: Josh, un Autochtone très près des traditions de son peuple. Travailler une peau prend énormément de temps, alors Josh s’est mis à utiliser ce temps qui était nôtre pour me raconter l’histoire de l’animal que nous étions en train de transformer : le castor. Plus précisément, l’origine de la queue plate de celui-ci ; le récit de la plus belle cicatrice au monde. 

    Je me sentais privilégié de recevoir une histoire de cette manière ; affairé à une tâche traditionnelle. Combien de fois la même histoire avait-elle été racontée, durant le même processus? Aussi, comme tout ce qui fait partie de ma vie et que je trouve précieux, j’ai voulu le partager. Je me suis mis à raconter l’histoire du castor lors de mes propres soirées de contes, que je produis tous les étés depuis 2012. En fait, j’avais entrepris de raconter plusieurs autres histoires transmises par Josh, mais pour des raisons de respect et d’incertitude, je suis revenu sur ma décision depuis, mais ça, c’est une autre histoire.

    Toujours est-il qu’à cette époque, quelque chose s’est produit. Une soirée, j’ai remarqué que Josh faisait partie de l’assistance de mon spectacle. J’ai envoyé le public se cueillir des baguettes à guimauves sur la grève et lorsqu’ils sont revenus, le hasard a fait que la seule histoire de mon répertoire que personne dans le groupe n’avait entendue était celle du castor. J’adore ce que le hasard fait parfois. Pour moi, c’était un moment fort, de livrer cette histoire devant celui qui me l’avait offerte. “Regarde, ami, ton histoire est toujours vivante. J’ai pris grand soin de ce que tu m’as confié.” J’ai conté, puis lorsque l’assistance fut partie, il m’a rejoint. 

    -Patrick, just before you did start, I saw a woman on the shore. She was struggling, she wanted to jump in the water. Not that she was about to commit suicide, but she was fighting something in herself. I told her : [en Mi’kmaq, qu’il m’a ensuite traduit] « Come, come near the fire, and sit. That guy, he will tell you a story that will help you, I promise. »

    De ce que j’ai compris de la manière dont Josh m’expliquait la scène, il avait chuchoté son invitation tout en restant assis à environ 200 pieds d’elle.

    -But she heard it, in herself and she came. Walking to the seats, hesitating. I told her « Trust me lady, sit, you need it. » She did. And, Patrick, you started to tell your story. For a moment, she did fight to stay there, but then, she started to cry in silence, in the night. Not for so long. Maybe a minute. Letting something go. It was beautiful, Patrick. [Josh prit une pause d’une minute dans ce qu’il me racontait, regardant maintenant les dernières braises du feu qui avait éclairé la soirée]

    It is the first time that I see non-native people doing the same as us with the power of a story. After these tears, the woman did laugh when the crowd was, she did doubt when everyone was, and smiled when it was time to. And as everybody, she came to shake your hand and pay at the end. You probably didn’t noticed her, they were a hundred ! But her eyes were thankful.

    It’s the power of the stories, Patrick. They can heal. Tonight, they did. When you tell a story, it’s not you who’s speaking. No. It’s your ancestors that talks through you.

    J’ai reçu ce que Josh me relatait alors comme quelque chose de précieux, que je devais digérer lentement. Je suis resté un moment au bord du feu, ému. Je me demandais: est-ce que quelque chose de magique venait vraiment d’avoir lieu ce soir ou est-ce que Josh avait inventé ce petit conte pour que je comprenne quelque chose?

    Le doute nous donne le pouvoir de croire ou non. J’ai fait mon choix.

    Maintenant, chaque fois que je raconte une histoire, je débute toujours par jeter un regard à l’audience. En moi, j’essaie de faire naître ce sacré, que Josh m’a fait voir. Qui sont-ils, que sont-ils en train de combattre? Et sincèrement, j’espère que ce que je vais leur raconter aura le pouvoir de guérir quelqu’un qui en aurait besoin. Quelqu’un qui, comme moi, fera la magie par lui-même, alors que le doute fera surface, il choisira de croire. C’est là que le conte deviendra réel.

  • Rencontres

    L’évaporé

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Automne 2018, j’ai le plaisir de participer au Festival Le rendez-vous des Grandes-Gueules, à Trois-Pistoles. J’ai adoré. Une vraie vie de rock star : nourris aux petits oignons, on a le plaisir de conter devant un public expérimenté (c’était la 22ie édition du festival). Entourés de conteurs d’un peu partout dans la francophonie avec qui j’avais l’honneur de discuter en soirée après que tous les spectacles soient terminés et que l’on se soit rassemblés au Café des conteurs. J’ai d’ailleurs tenté d’y boire l’intégrité de mon cachet, histoire de profiter de la proximité de la microbrasserie Le Caveau duquel le fût à bière du Café des conteurs tirait sa source. Je ne suis pas parvenu à vider les cuves malgré le sérieux de ma démarche. Avis aux brasseurs: je reviendrai.

    Après être revenu en zigzaguant dans les rues pistoloises sur mon skate, je suis parvenu à mon petit lit jumeau dans la chambre qui m’était réservée chez mes hôtes, des particuliers qui hébergeaient plusieurs autres conteurs déjà bien endormis, occupés à recharger leurs histoires. Lendemain matin, dans mon café: 2 laits, 1 sucre et 3 ibuprofènes.

    Après que les premières gorgées aient fait tomber un peu du brouillard qui m’entourait, j’ai réalisé que j’étais en train de discuter avec un conteur fort intéressant. Le belgo-japonais Pascal Mitsuru Guéran. Sa voix donnait dans les basses, ses mots étaient des pas de tyrannosaures faisant des cercles à la surface de mon café et dans ma boîte crânienne. L’une de ses opinions a laissé une empreinte profonde dans la vase de mon cerveau ce matin-là :le conteur ne doit pas utiliser le conte pour se montrer ; il doit s’effacer derrière le conte, pour que l’histoire prenne toute la place.

    J’ai plus tard assisté à la démonstration de cette approche en allant voir son spectacle. Il parlait des Évaporés du Japon, des gens qui disparaissent volontairement de la société. Sa présence sur scène était très sobre : chemise noire, fermée jusqu’à l’avant dernier bouton, manches serrées aux poignets, il bougeait doucement, d’une voix régulière, sans grands gestes, sans grimaces. 

    Granitique. Discret. Efficient. Il était Caillus Pupus présentant les douze travaux à Astérix et Obélix; l’huissier venant vous informer que vous devez encore de l’argent à Maison Columbia; l’aiguille déposée sur le disque de ce qui devait être raconté.

    Sa présence, ou son absence volontaire sur scène, me donnaient l’impression d’être un « esti » de bouffon. Mais d’où me vient ce besoin de faire de grands sparages quand je raconte quelque chose qui était sans moi déjà intéressant? Suis-je sur scène uniquement parce que j’ai besoin d’être aimé ? Jeux de mots mitraillés, commentaires du narrateur, grandes expressions du visage ; grand énarvé. Il est vrai que j’arrive pour ma part du milieu de l’improvisation et que ce comportement y fait souvent légion. Mais si je remonte un peu plus loin, j’y trouve ce qui me semble être une source plus juste : le spectacle d’humour.

    Je me souviens, jeunesse, avoir passé de nombreuses soirées en famille à regarder ce qui a longtemps été pour moi la seule manière d’occuper une scène : Les Soirées Juste pour rire. Cabaret d’humour présenté quotidiennement à TQS, qui n’était pas une taxe, mais bien une chaîne télé. J’y voyais une joyeuse orgie de laquelle  celui qui arriverait à faire rire aux larmes serait le roi. Avec le temps et quelques variantes, je me suis mis à y apprécier davantage celui qui y ferait aussi réfléchir. 

    -Le roi est mort. Vive le roi.

    Constat, lorsque je monte sur scène, surtout si je suis stressé, c’est sans effort que je me vois m’y présenter comme si j’allais y faire du stand up comic:

    « Woohoo ! Salut Québec, ça va bien !? ». Non… ça ne va pas.

    Certes, ce besoin d’être aimé sur scène sert un peu le conte ; après tout, on est dans le même bateau. Si j’arrive à garder l’attention du public sur moi, je la garde aussi sur le conte… un peu. Mais bien souvent, la présence sur scène de Pascal me revient en tête. J’ai envie d’aller vers cet ailleurs. Que les gens rentrent chez eux en se disant « C’était une bonne histoire » plutôt que « c’était un bon conteur ». S’il fallait que le conte au Québec devienne le banc de ceux qui ont été retranchés au camp de sélection de l’école de l’humour, je crois qu’on ne pourrait pas dire que le conte va bien. Avec le temps, apprendrais-je à me passer des rires du public pour y lire son intérêt? Ses sourires silencieux me suffiront-ils? Ses froncements de sourcils, ses ongles rongés par moments, ses yeux un peu humides, rien qu’un peu humides. Bien qu’il soit formaté par l’humour, le public québécois est encore capable d’entendre autre chose. On le voit, parfois, s’émouvoir devant autre chose qu’un vidéo de chats. L’humour n’est que l’une des nombreuses manières de dialoguer avec le public et le conte a le privilège de pouvoir en utiliser tant de nuances qu’il serait dommage de s’y limiter.

  • Calendrier

    Spectacles à venir pour Septembre 2019

    5 septembre 2019 – Le voyage du Grey Goose
    Le conteur Patrick Dubois accompagnera sur scène Mike Lepage, capitaine du voilier le Grey Goose, pour raconter leur périple en mer de plusieurs mois, de la Gaspésie aux Bahamas.
    Leur aventure, tantôt à faire rêver, tantôt épuisante, vous fera goûter ce qu’est la vie à bord d’un voyage à voile. Récit inspirant présentant des personnes bien ordinaires qui on su prendre le large avec les moyens du bord.
    Un récit d’aventure sans PowerPoint.
    Admission : 5$ par tête de pipe
    20h00, Au Naufrageur – Carleton-sur-Mer
    https://www.facebook.com/events/2363023823913633/

    6 septembre 2019 – Tusseuls
    Spectacle d’improvisation solo… à deux!
    Découvrez l’univers de Sébastien Desbois et Patrick Dubois, deux improvisateurs aux univers dangereusement compatibles. Des impros plus longues que ce que l’on a l’habitude de voir, avec trames sonores.
    Admission : 5$ par tête de pipe
    20h00, Au Naufrageur – Carleton-sur-Mer
    https://www.facebook.com/events/1310845725745789/
    Du 8 au 20 Septembre – Les Semeurs de contes
    Pour une septième année, huit semeurs de contes professionnels parcourront les routes du Québec afin de partager leur passion pour cette tradition orale qu’est le conte.
    Jérôme Bérubé, Lynda Bruce, Patrick Dubois, Françoise Crête, André Morin, Carine Kasparian, Michel Longchamp et Yves Robitaille lanceront leur nouvelle tournée à Montréal le 8 septembre, en offrant une prestation aux Dimanches du conte.
    L’horraire:
    9 septembre : départ de Montréal
    10 septembre : Paspébiac
    11 septembre : Saint-Siméon
    12 septembre : Caplan
    13 septembre : Maria
    14 septembre : Carleton-sur-Mer
    15 septembre : Pointe-à-la-Croix
    16 septembre : Matapédia
    17 septembre : Sainte-Florence
    18 septembre : Lac-au-Saumon
    19 septembre : Amqui
    https://www.facebook.com/events/666158850548165/

    Du 29 septembre au 6 octobre – Contes en Îles
    Patrick aura l’immense plaisir de participer à cette édition de ce festival fort établi. Consultez la programmation pour avoir les détails de ses prestations.
    Admission: Prix variés
    En divers endroits des Îles de la Madeleine
    http://www.conteseniles.com/
  • Rencontres

    Le témoin

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Dring dring, dring dring.

    -Allo ?

    -Bonjour, est-ce que je parle à Patrick Dubois?

    -Lui-même.

    -Bonjour Patrick, je m’appelle Sylvenn, me dit une voix féminine au fort accent français.

    Elle a eu mon contact via un ami slammeur qu’elle a rencontré dans un festival littéraire. Elle est conteuse et cherche des lieux où conter prochainement pendant son périple au Québec.

    -Viens quand tu veux, tu prendras l’une de mes soirées à La Petite Grève. As-tu du matériel que je peux partager sur mon Facebook pour annoncer ta venue ?

    -Oui, […] je vais raconter une histoire intitulée Les pierres à histoires.

    Hein ! Est-ce que c’est l’histoire d’un homme qui conte au porte-à-porte, avec un sac rempli de pierres d’histoires?

    Hurlement strident de 1000 décibels dans l’appareil.

    -OUIIII ! C’EST CETTE HISTOIRE ! Elle me demande comment je la connais.

    -Un ami conteur-voyageur me l’a racontée. Il s’appelle Samuel […]

    Deuxième hurlement, à mi-chemin entre le cri d’un Nazgul et les freins d’un autobus jaune. (Il faut s’y faire, Sylvenn est quelqu’un d’expressif. Si elle était un piano, il y aurait une note supplémentaire entre le Si et le Do. Voire trois notes.)

    -SAMUEL?, me crie-elle. Mais oui je le connais, c’est moi qui lui ai raconté il y a quelques années.

    Ainsi, j’ai rencontré Sylvenn. Elle avait raconté à Samuel Allo une histoire qu’encore aujourd’hui j’aime raconter pour me rappeler cet ami voyageur que je ne vois que trop rarement. Tout est dans tout, qu’ils disent !

    Elle et moi avons beaucoup parlé du conte et de comment le porter. Puis, une chose très brève m’a marqué.

    Sylvenn me disait que lors d’une formation qu’elle a reçue, son formateur l’a regardée conter et l’a interrompue pour la corriger en lui disant :  « Arrêtes, tu juges le personnage. Ce n’est pas ton travail. » La chose m’a percuté.

    Mille choses se sont bousculées dans ma tête. Est-il possible de ne pas juger un personnage qui nous fait penser à quelqu’un ou à quelque chose qu’on déteste? Ça prend de l’amour en titi pour y arriver ! Pour cesser de juger, il faut essayer de comprendre. « Pourquoi tel personnage agit comme ce qui me semble de prime  abord être un vrai salopard ? Ahh… peut-être a-t-il peur pour sa réputation et c’est vrai que c’est tout ce qu’il a celui-là…» Belle occasion de grandir que de chercher à comprendre les gens qui réagissent différemment de nous, même s’ils sont fictifs. Mais à quoi bon ne pas juger les personnages d’une histoire ?

    Si le conteur juge ouvertement un personnage, peut-être qu’un spectateur qui autrement se serait identifié au personnage en question va manquer cette occasion d’être interpellé. Si une histoire traite d’un homme très porté sur l’argent, qui vivra des épreuves qui l’amèneront à changer sa vision du monde, est-il possible qu’une personne de l’assistance qui s’y soit identifiée dès le départ vive le même changement ? J’en suis convaincu. Mais assurément, si je débute mon histoire en disant « C’est l’histoire d’un homme mauvais qui était affreusement porté sur l’argent », il est possible que je rate le train… Une histoire a le pouvoir de résonner de tant de manières différentes et c’est une des richesses du conte. Il serait dommage d’y porter atteinte.

    J’ignore s’il est possible de ne pas juger, en contant comme dans la vie. Mais je me dis qu’il est possible de tendre vers un peu plus d’amour et que c’est déjà ça de pris !

  • Rencontres

    Faire une place à l’indésirable

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    L’été dernier, j’ai reçu un merveilleux cadeau. Grâce à l’aide de Culture Gaspésie, j’ai pu bénéficier d’une formation avec le comédien professionnel David Bouchard. J’avais envie que quelqu’un de compétent vienne ébranler ma pratique du conte. Après sept années à conter, je présumais que j’avais pris de bons et de mauvais plis et que j’avais à gagner à me faire repasser. Résultat : après une semaine de formation intensive, je ne savais plus comment conter. Génial, il faisait plus noir que jamais…

    Grossomodo, mon problème tenait du fait que j’ai toujours conté sans texte, comme on raconte une anecdote. Or, le formateur m’a fait voir le grand intérêt de travailler avec un texte existant. J’ai passé plusieurs jours à jongler avec la question. Pour moi, le texte tue le conte ; il n’est plus aussi libre d’évoluer dans le temps, dans l’oubli, dans la spontanéité du moment. Mais en même temps, le texte appris par coeur permet au conteur de mettre son focus sur tout le reste et de rendre le moment encore plus puissant en ayant travaillé son interprétation.

    Une semaine s’est écoulée alors que je portais en moi ce doute, puis un soir, j’ai allumé un feu et j’ai raconté une histoire à La Petite Grève. Dès les premières minutes, je l’ai remarqué dans l’assistance : une fille lumineuse avec une telle fascination dans le regard. Elle était à la fois dans la trentaine et âgée de quatre ans Elle n’échappait rien, pas une parole, encore moins un silence (ça ne veut pas dire grand-chose, mais maudit que ça sonne bien quand je le dis dans ma tête!).

    À la fin du spectacle, plusieurs personnes sont restées et se sont mises à jammer. Ukulélé, voix, percussions avec les moyens du bord (de mer). Trois filles présentes constituaient un band en tournée gaspésienne, bon timing ! Et la grande enfant fascinée que j’avais remarquée, était également en tournée ; elle s’appelait Lior, qu’elle m’a dit puis répété, évidemment. On a parlé de nos démarches respectives. Elle la musique, moi le conte. Je n’en croyais pas mes oreilles : sa pratique était la réponse à mon questionnement de la semaine précédente.

    Lior a longtemps été clown de rue. Jouer avec ce qui l’entoure, être fascinée par les objets, les bruits, puis jouer avec le public. C’est plus tard qu’elle s’est tournée vers la musique, mais le clown est resté : pas pour faire drôle, mais pour faire vrai. Être réellement connectée avec ce qui se passe. Improviser. Elle était à mi-chemin entre le conçu et le préconçu. Le prémédité et le médité. Puis, elle m’a parlé de “l’erreur”. Lui faire une place, toujours. Prendre soin de lui garder une porte ouverte, pour qu’elle puisse s’introduire. Parce que si on ne risque pas l’erreur, on n’est pas en train de tout explorer. L’erreur est le témoin de notre tentative de nous dépasser. Si l’erreur n’est pas possible, l’œuvre n’est pas complètement libre. J’étais sur le cul (et un peu en amour, je dois avouer, pendant le gros vingt minutes de cette discussion. J’en parle parce que ça rend mon récit beaucoup plus intéressant. Schéma classique…)

    J’avais une partie de ma réponse. Conter avec ou sans texte, la question reste presque entière et c’est bien ainsi, parce que de toute façon, pour moi les questions sont plus importantes que les réponses. Douter.

    Mais j’ai assurément envie que l’erreur vienne me visiter lors de mes spectacles. Pour être fasciné par elle, et avoir à me débrouiller avec cette nouvelle réalité. « Tiens, j’ai oublié d’introduire un personnage, comment je vais m’organiser sans lui pour que l’histoire tienne la route ? ». Et, justement, être fasciné, comme le clown, comme l’enfant de 4 ans. Fasciné par le fait que par hasard, le tonnerre gronde réellement derrière moi pendant une histoire. Fasciné par une spectatrice qui dirait spontanément « Tu charries ! » pendant un conte. Fasciné par mes lapsus et jouer avec comme un enfant joue à faire des bulles avec sa bouche: même combat. Prendre le temps d’écouter ce qui nous entoure et s’amuser avec, parce que le conte n’est pas produit sur une scène stérile, mais bien vivante, tout autant que le public qui y assiste et la mémoire qui se raconte.

    Depuis, lorsque je conte à La Petite Grève, j’allume le feu de camp non plus avec des allumettes, mais plutôt avec un arc à feu. Un peu pour le show, je l’avoue, mais surtout parce que je le rate une fois sur deux. Cinquante pourcent du temps, je débute mon spectacle sur un échec. Rater quelque chose, devant une centaine de personnes. Puis doucement, très lentement, j’apprends à apprivoiser cette sensation.

    L’erreur, dans le conte, ce n’est pas le conteur qui se trompe, non, c’est l’histoire qui tente quelque chose.

  • Tournée de Quêteux 2019

    La gueule pâteuse de celui qui a trop rêvé.

    Ce matin, je me suis réveillé chez-moi, avec la gueule pâteuse de celui qui a trop rêvé.

    28 jours de voyage, 2500 km en auto-stop, 30 heures de conte. Voilà qui ne contient pas du tout l’aventure que je viens de vivre. Ce serait de rendre matériel ce qui ne l’était pas.

    Le 1er mai, je tournais le dos à ma maison pour me diriger vers celle de l’autre. Des gens à travers la province m’invitaient à raconter des histoires dans leur salon, en échange d’un petit quelque chose à manger et une place où poser mon sommeil, pour recharger mes histoires. À la manière des Quêteux traditionnels, une histoire que j’aime dépoussiérer. Notre histoire. Pour qu’elle n’appartienne plus uniquement au passé.

    www.lapetitegreve.com

    Posted by Patrick Dubois conteur on Friday, April 12, 2019

    Prétexte pour un tas de choses. Voyager mon Québec, pour transformer des inconnus en amis, verser de l’improbable sur le quotidien et pour donner mon temps au conte, lui qui m’offre une vie de rêves.

    Chaque journée démarrait en quittant un nouveau « chez-moi » et aurait pu se traduire en une route de 100 kilomètres à parcourir, jusqu’au prochain « Bonjour, fais comme chez-toi ». Ceci dit, mes journées n’ont jamais ressemblé à des distances à parcourir. Elles étaient faites de rencontres, de leurs histoires.

    – Salut, moi c’est Pat, qu’est-ce que tu fais dans la vie?
    – Je travaille dans tel domaine depuis tant d’années.
    -T’aimes ça?

    Et hop, voilà que disparaît la distance. Celle de la route. Celle entre deux inconnus qui soudain se parlent réellement.

    Puis j’arrivais à ma prochaine destination, mon hôte. Mes sens se gavaient d’informations. Tiens, leur bibliothèque est garnie de ce genre de livres; sur cette commode, des souvenirs d’un voyage en Mongolie; sur la table du salon, un casse-tête 5000 morceaux; au mur, les photos d’un vieux chien qui n’est pas venu me trouver lorsque je suis entré chez-lui. Et eux aussi, m’observaient. Si le voyage, c’est s’offrir du spontané, de l’inconnu, des rencontres, et bien je suis heureux de dire que je leur en offrait un à domicile. Ils cherchaient mes histoires. Est-ce que j’ai eu de la misère sur le pouce aujourd’hui? de quoi a l’air le quotidien de celui qui ose dormir chez des inconnus pendant un mois? est-ce que j’ai une maison ou seulement un sac à dos? comment j’arrive à gagner ma vie alors que j’offre gratuitement mon gagne-pain? Tout!

    Puis le conte. Des salons, remplis d’oreilles qui ne savaient dans quelle direction regarder. Avaient-ils seulement déjà assisté à une veillée de conte? J’approchais doucement, puis j’ouvrais mon sac, laissant s’échapper un flot ininterrompu de merveilleux, de pense à ça, d’histoire du gars qui… À ce moment, ce n’était plus moi qui était chez eux, mais eux qui étaient chez moi.

    Puis le sac se refermait, toute bonne chose a une fin. Il faut toujours un moment aux gens avant de réaliser que c’est terminé. Pendant une fraction de seconde, ils regardent autour d’eux et cherchent à se situer, comme celui qui a fermé l’œil un instant dans le métro. La gueule pâteuse de celui qui a trop rêvé, les sens engourdis. De tous les silences desquels peut jouer un public, celui-là est mon favori. Il appartient au conte. Dans cette demi-seconde de silence, on sait que la magie a eu lieu. Que le sacré existe encore dans ce monde qui aimerait prétendre le contraire.

    De tous les temps, l’homme a eu besoin de se raconter, de s’écouter. De cette action où, par l’usage d’ondes sonores, un souvenir est transféré d’une mémoire à une autre. Wi-fi millénaire. Le conte a la particularité de s’adresser au cœur. Tout le monde met son rationnel de côté, comme on déposait nos guns au bar en arrivant dans un saloon. Soudain, l’improbable devient acceptable; le merveilleux fait légion; l’exagéré devient un minimum requis. Puis il en redemande, l’enfant en nous.

    Plus que jamais, nos maisons sont des barricades contre l’extérieur où les seuls fenêtres par lesquelles on regarde sont numériques. Plus que jamais, les Quêteux sont pertinents, déposant ça et là leur sac de voyages livrés à domicile.

    Merci de m’avoir aidé à le faire, et qui sait, de m’aider à le refaire demain! En m’accueillant, en m’embarquant, en me suivant. Pour moi, le printemps s’achève et l’été m’appelle. Je troc la route contre ma yourte. Je me prépare à recevoir autour de mon feu ceux qui veulent bien entendre mes histoires. Mais mon chez-moi n’est qu’une pause au chez-nous. À bientôt.

    Pour ceux qui ont aimé goûter au conte, explorez ceci: http://conte.quebec/

    Pour ceux qui voudraient suivre mes prochaines aventures: https://www.facebook.com/patrickduboisconteur/

    Pour une suggestion d’arrêt pour vos vacances:

    Cet été, tirez-vous une bûche à La Petite Grève!Du 15 juin au 31 août au pied du phare de Carleton-sur-Mer, tous les…

    Posted by La Petite Grève on Monday, May 27, 2019

  • Rencontres

    Forer par en haut

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Aurélien, il enseigne. En fait, je ne le connais pas énormément et je crois même qu’il est rendu à sa retraite, mais de toute façon : y a t-il un moment où l’on cesse d’enseigner ? J’ai rencontré Aurélien lors d’une assemblée populaire d’une p’tite initiative gigantesque pour sauver un coin de pays atteint de calvitie démographique sévère. Il avait pris la parole, et débuté sa tirade (tant qu’à prendre la parole, aussi bien se servir à deux mains !) par les mots à peu près suivants : « L’homme n’habite pas un territoire physique, mais psychique ». Je n’ai rien écouté du reste de son monologue (sans rancune, Aurélien), parce que l’écho des premiers mots était trop fort. Assourdissants.

    À ses mots, je prenais conscience que ma maison n’était pas un tas de madriers, de feuilles de Gyproch et de revêtement de vinyle, non, elle est les souvenirs que j’y ai. J’habite la sensation qu’elle me procure. En ses murs, j’arrive à dire « chez moi » comme dans les yeux de certaines personnes j’arrive à dire « je t’aime ». Certes, elle me protège des intempéries, mais elle le ferait à moitié moins que je me sentirais encore « chez moi ». La réalité, nous l’occupons à partir de notre vision, nos perceptions, mais surtout, nos ressentis. Mon village, il ne commence pas après la pancarte « Bienvenue à Carleton-sur-Mer », mais bien à partir du feeling d’être arrivé. Le territoire n’est pas quelque chose d’horizontal, mais de vertical. Il est les petites pancartes qu’on met dans notre esprit. Le reste, ce n’est que le terreau où elles poussent. Ce n’est pas une carte de cadastres, mais un livre d’histoires. Certaines histoires qu’on soupçonne, d’autres dont on se souvient franchement.

    -Merci, quelqu’un d’autre aimerait prendre la parole ?

    Oups, Aurélien avait, à ce moment de ma réflexion, terminé de parler. Clap clap clap puis pause café.

    Alors, qu’est-ce que j’étais venu faire, dans cette assemblée de citoyens qui voulaient sauver leur village. Sauvaient-ils leurs titres de propriétés, ou le droit d’en habiter les souvenirs et de continuer d’y rêver ?

    D’un coup, c’est comme si en tant que conteur, je devenais urbaniste de l’immatériel. Je réalisais que j’avais le pouvoir d’ajouter des étages à mon village. Me faire mémoire collective, pour contenir les histoires du moindre racoin d’pays. « Savez-vous pourquoi ce fossé s’appelle Le trou à balle ? » Et soudain, le paysage explose, devient énorme, ce lieu n’est plus un gouffre, mais le contenant d’une histoire fabuleuse. Qu’il serait beau, notre Québec, si partout on y exploitait le souvenir comme ressource première. Le forer par en haut, pour changer, bout d’criss.

    Les lumières se sont éteintes dans la salle communautaire de Saint-François-d’Assise et je restais là, toujours assis sur ce qui était maintenant la seule chaise à ne pas avoir été empilée près des racks à supports à linge (j’ai essayé d’autres formulations, rien à faire, ça sonne terrible).

    Chez moi, en Gaspésie, avant l’arrivée des blancs, les Mi’gmaq avaient criblé le territoire de noms qui sont tous le titre d’une histoire. « Lieux où se déroule telle chose »,  Chaque nom amène l’enfant (en nous) à demander l’histoire qui s’y rattache. Nous, blancs, lui donnons bien souvent le nom d’individu aux lieux. Il y a quelque chose de frappant dans le fait d’utiliser le territoire pour porter la mémoire des individus, plutôt que les individus pour porter la mémoire du territoire. Les toponymes Jacques Cartier, Champlain, Colomb ont écrasé combien d’histoires qui occupaient déjà le Québec ? C’est ironique qu’en colonisant un lieu, on en réduise les dimensions.

    Et si en tant que conteur, j’avais une responsabilité? De le faire exister, ce monde psychique. D’entretenir ce qui y poussait déjà, et de faire sûr qu’on continue de semer des doutes qui deviendront des certitudes. « Cette montagne était habitée par un ermite ». Boom ! « Au bout de cette jetée, se sont noyés les deux coeurs d’un amour impossible ». « Cette chute est apparue après qu’une mariée se soit jetée de la falaise, son voile tombe encore ». Et si ce n’était pas en tant que conteur, mais en tant qu’habitant que j’avais cette responsabilité? L’habitant retournant les sillons de la mémoire, chargé du devoir de laisser ce monde plus rempli de sens qu’à notre arrivée. Comme j’aimerais qu’un jour, mon maire, en venant cogner à ma porte pour réclamer les taxes municipales (j’habite un petit village…), me réclame également une histoire survenue sur mon lot. Les coffres de la municipalité seraient alors foncièrement mieux garnis.