Rencontres

Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier. Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre. Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

  • Rencontres

    The power of storytelling

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Il y a plusieurs années, un ami m’a montré à tanner des fourrures: Josh, un Autochtone très près des traditions de son peuple. Travailler une peau prend énormément de temps, alors Josh s’est mis à utiliser ce temps qui était nôtre pour me raconter l’histoire de l’animal que nous étions en train de transformer : le castor. Plus précisément, l’origine de la queue plate de celui-ci ; le récit de la plus belle cicatrice au monde. 

    Je me sentais privilégié de recevoir une histoire de cette manière ; affairé à une tâche traditionnelle. Combien de fois la même histoire avait-elle été racontée, durant le même processus? Aussi, comme tout ce qui fait partie de ma vie et que je trouve précieux, j’ai voulu le partager. Je me suis mis à raconter l’histoire du castor lors de mes propres soirées de contes, que je produis tous les étés depuis 2012. En fait, j’avais entrepris de raconter plusieurs autres histoires transmises par Josh, mais pour des raisons de respect et d’incertitude, je suis revenu sur ma décision depuis, mais ça, c’est une autre histoire.

    Toujours est-il qu’à cette époque, quelque chose s’est produit. Une soirée, j’ai remarqué que Josh faisait partie de l’assistance de mon spectacle. J’ai envoyé le public se cueillir des baguettes à guimauves sur la grève et lorsqu’ils sont revenus, le hasard a fait que la seule histoire de mon répertoire que personne dans le groupe n’avait entendue était celle du castor. J’adore ce que le hasard fait parfois. Pour moi, c’était un moment fort, de livrer cette histoire devant celui qui me l’avait offerte. “Regarde, ami, ton histoire est toujours vivante. J’ai pris grand soin de ce que tu m’as confié.” J’ai conté, puis lorsque l’assistance fut partie, il m’a rejoint. 

    -Patrick, just before you did start, I saw a woman on the shore. She was struggling, she wanted to jump in the water. Not that she was about to commit suicide, but she was fighting something in herself. I told her : [en Mi’kmaq, qu’il m’a ensuite traduit] « Come, come near the fire, and sit. That guy, he will tell you a story that will help you, I promise. »

    De ce que j’ai compris de la manière dont Josh m’expliquait la scène, il avait chuchoté son invitation tout en restant assis à environ 200 pieds d’elle.

    -But she heard it, in herself and she came. Walking to the seats, hesitating. I told her « Trust me lady, sit, you need it. » She did. And, Patrick, you started to tell your story. For a moment, she did fight to stay there, but then, she started to cry in silence, in the night. Not for so long. Maybe a minute. Letting something go. It was beautiful, Patrick. [Josh prit une pause d’une minute dans ce qu’il me racontait, regardant maintenant les dernières braises du feu qui avait éclairé la soirée]

    It is the first time that I see non-native people doing the same as us with the power of a story. After these tears, the woman did laugh when the crowd was, she did doubt when everyone was, and smiled when it was time to. And as everybody, she came to shake your hand and pay at the end. You probably didn’t noticed her, they were a hundred ! But her eyes were thankful.

    It’s the power of the stories, Patrick. They can heal. Tonight, they did. When you tell a story, it’s not you who’s speaking. No. It’s your ancestors that talks through you.

    J’ai reçu ce que Josh me relatait alors comme quelque chose de précieux, que je devais digérer lentement. Je suis resté un moment au bord du feu, ému. Je me demandais: est-ce que quelque chose de magique venait vraiment d’avoir lieu ce soir ou est-ce que Josh avait inventé ce petit conte pour que je comprenne quelque chose?

    Le doute nous donne le pouvoir de croire ou non. J’ai fait mon choix.

    Maintenant, chaque fois que je raconte une histoire, je débute toujours par jeter un regard à l’audience. En moi, j’essaie de faire naître ce sacré, que Josh m’a fait voir. Qui sont-ils, que sont-ils en train de combattre? Et sincèrement, j’espère que ce que je vais leur raconter aura le pouvoir de guérir quelqu’un qui en aurait besoin. Quelqu’un qui, comme moi, fera la magie par lui-même, alors que le doute fera surface, il choisira de croire. C’est là que le conte deviendra réel.

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    L’évaporé

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Automne 2018, j’ai le plaisir de participer au Festival Le rendez-vous des Grandes-Gueules, à Trois-Pistoles. J’ai adoré. Une vraie vie de rock star : nourris aux petits oignons, on a le plaisir de conter devant un public expérimenté (c’était la 22ie édition du festival). Entourés de conteurs d’un peu partout dans la francophonie avec qui j’avais l’honneur de discuter en soirée après que tous les spectacles soient terminés et que l’on se soit rassemblés au Café des conteurs. J’ai d’ailleurs tenté d’y boire l’intégrité de mon cachet, histoire de profiter de la proximité de la microbrasserie Le Caveau duquel le fût à bière du Café des conteurs tirait sa source. Je ne suis pas parvenu à vider les cuves malgré le sérieux de ma démarche. Avis aux brasseurs: je reviendrai.

    Après être revenu en zigzaguant dans les rues pistoloises sur mon skate, je suis parvenu à mon petit lit jumeau dans la chambre qui m’était réservée chez mes hôtes, des particuliers qui hébergeaient plusieurs autres conteurs déjà bien endormis, occupés à recharger leurs histoires. Lendemain matin, dans mon café: 2 laits, 1 sucre et 3 ibuprofènes.

    Après que les premières gorgées aient fait tomber un peu du brouillard qui m’entourait, j’ai réalisé que j’étais en train de discuter avec un conteur fort intéressant. Le belgo-japonais Pascal Mitsuru Guéran. Sa voix donnait dans les basses, ses mots étaient des pas de tyrannosaures faisant des cercles à la surface de mon café et dans ma boîte crânienne. L’une de ses opinions a laissé une empreinte profonde dans la vase de mon cerveau ce matin-là :le conteur ne doit pas utiliser le conte pour se montrer ; il doit s’effacer derrière le conte, pour que l’histoire prenne toute la place.

    J’ai plus tard assisté à la démonstration de cette approche en allant voir son spectacle. Il parlait des Évaporés du Japon, des gens qui disparaissent volontairement de la société. Sa présence sur scène était très sobre : chemise noire, fermée jusqu’à l’avant dernier bouton, manches serrées aux poignets, il bougeait doucement, d’une voix régulière, sans grands gestes, sans grimaces. 

    Granitique. Discret. Efficient. Il était Caillus Pupus présentant les douze travaux à Astérix et Obélix; l’huissier venant vous informer que vous devez encore de l’argent à Maison Columbia; l’aiguille déposée sur le disque de ce qui devait être raconté.

    Sa présence, ou son absence volontaire sur scène, me donnaient l’impression d’être un « esti » de bouffon. Mais d’où me vient ce besoin de faire de grands sparages quand je raconte quelque chose qui était sans moi déjà intéressant? Suis-je sur scène uniquement parce que j’ai besoin d’être aimé ? Jeux de mots mitraillés, commentaires du narrateur, grandes expressions du visage ; grand énarvé. Il est vrai que j’arrive pour ma part du milieu de l’improvisation et que ce comportement y fait souvent légion. Mais si je remonte un peu plus loin, j’y trouve ce qui me semble être une source plus juste : le spectacle d’humour.

    Je me souviens, jeunesse, avoir passé de nombreuses soirées en famille à regarder ce qui a longtemps été pour moi la seule manière d’occuper une scène : Les Soirées Juste pour rire. Cabaret d’humour présenté quotidiennement à TQS, qui n’était pas une taxe, mais bien une chaîne télé. J’y voyais une joyeuse orgie de laquelle  celui qui arriverait à faire rire aux larmes serait le roi. Avec le temps et quelques variantes, je me suis mis à y apprécier davantage celui qui y ferait aussi réfléchir. 

    -Le roi est mort. Vive le roi.

    Constat, lorsque je monte sur scène, surtout si je suis stressé, c’est sans effort que je me vois m’y présenter comme si j’allais y faire du stand up comic:

    « Woohoo ! Salut Québec, ça va bien !? ». Non… ça ne va pas.

    Certes, ce besoin d’être aimé sur scène sert un peu le conte ; après tout, on est dans le même bateau. Si j’arrive à garder l’attention du public sur moi, je la garde aussi sur le conte… un peu. Mais bien souvent, la présence sur scène de Pascal me revient en tête. J’ai envie d’aller vers cet ailleurs. Que les gens rentrent chez eux en se disant « C’était une bonne histoire » plutôt que « c’était un bon conteur ». S’il fallait que le conte au Québec devienne le banc de ceux qui ont été retranchés au camp de sélection de l’école de l’humour, je crois qu’on ne pourrait pas dire que le conte va bien. Avec le temps, apprendrais-je à me passer des rires du public pour y lire son intérêt? Ses sourires silencieux me suffiront-ils? Ses froncements de sourcils, ses ongles rongés par moments, ses yeux un peu humides, rien qu’un peu humides. Bien qu’il soit formaté par l’humour, le public québécois est encore capable d’entendre autre chose. On le voit, parfois, s’émouvoir devant autre chose qu’un vidéo de chats. L’humour n’est que l’une des nombreuses manières de dialoguer avec le public et le conte a le privilège de pouvoir en utiliser tant de nuances qu’il serait dommage de s’y limiter.

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    Le témoin

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Dring dring, dring dring.

    -Allo ?

    -Bonjour, est-ce que je parle à Patrick Dubois?

    -Lui-même.

    -Bonjour Patrick, je m’appelle Sylvenn, me dit une voix féminine au fort accent français.

    Elle a eu mon contact via un ami slammeur qu’elle a rencontré dans un festival littéraire. Elle est conteuse et cherche des lieux où conter prochainement pendant son périple au Québec.

    -Viens quand tu veux, tu prendras l’une de mes soirées à La Petite Grève. As-tu du matériel que je peux partager sur mon Facebook pour annoncer ta venue ?

    -Oui, […] je vais raconter une histoire intitulée Les pierres à histoires.

    Hein ! Est-ce que c’est l’histoire d’un homme qui conte au porte-à-porte, avec un sac rempli de pierres d’histoires?

    Hurlement strident de 1000 décibels dans l’appareil.

    -OUIIII ! C’EST CETTE HISTOIRE ! Elle me demande comment je la connais.

    -Un ami conteur-voyageur me l’a racontée. Il s’appelle Samuel […]

    Deuxième hurlement, à mi-chemin entre le cri d’un Nazgul et les freins d’un autobus jaune. (Il faut s’y faire, Sylvenn est quelqu’un d’expressif. Si elle était un piano, il y aurait une note supplémentaire entre le Si et le Do. Voire trois notes.)

    -SAMUEL?, me crie-elle. Mais oui je le connais, c’est moi qui lui ai raconté il y a quelques années.

    Ainsi, j’ai rencontré Sylvenn. Elle avait raconté à Samuel Allo une histoire qu’encore aujourd’hui j’aime raconter pour me rappeler cet ami voyageur que je ne vois que trop rarement. Tout est dans tout, qu’ils disent !

    Elle et moi avons beaucoup parlé du conte et de comment le porter. Puis, une chose très brève m’a marqué.

    Sylvenn me disait que lors d’une formation qu’elle a reçue, son formateur l’a regardée conter et l’a interrompue pour la corriger en lui disant :  « Arrêtes, tu juges le personnage. Ce n’est pas ton travail. » La chose m’a percuté.

    Mille choses se sont bousculées dans ma tête. Est-il possible de ne pas juger un personnage qui nous fait penser à quelqu’un ou à quelque chose qu’on déteste? Ça prend de l’amour en titi pour y arriver ! Pour cesser de juger, il faut essayer de comprendre. « Pourquoi tel personnage agit comme ce qui me semble de prime  abord être un vrai salopard ? Ahh… peut-être a-t-il peur pour sa réputation et c’est vrai que c’est tout ce qu’il a celui-là…» Belle occasion de grandir que de chercher à comprendre les gens qui réagissent différemment de nous, même s’ils sont fictifs. Mais à quoi bon ne pas juger les personnages d’une histoire ?

    Si le conteur juge ouvertement un personnage, peut-être qu’un spectateur qui autrement se serait identifié au personnage en question va manquer cette occasion d’être interpellé. Si une histoire traite d’un homme très porté sur l’argent, qui vivra des épreuves qui l’amèneront à changer sa vision du monde, est-il possible qu’une personne de l’assistance qui s’y soit identifiée dès le départ vive le même changement ? J’en suis convaincu. Mais assurément, si je débute mon histoire en disant « C’est l’histoire d’un homme mauvais qui était affreusement porté sur l’argent », il est possible que je rate le train… Une histoire a le pouvoir de résonner de tant de manières différentes et c’est une des richesses du conte. Il serait dommage d’y porter atteinte.

    J’ignore s’il est possible de ne pas juger, en contant comme dans la vie. Mais je me dis qu’il est possible de tendre vers un peu plus d’amour et que c’est déjà ça de pris !

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    Faire une place à l’indésirable

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    L’été dernier, j’ai reçu un merveilleux cadeau. Grâce à l’aide de Culture Gaspésie, j’ai pu bénéficier d’une formation avec le comédien professionnel David Bouchard. J’avais envie que quelqu’un de compétent vienne ébranler ma pratique du conte. Après sept années à conter, je présumais que j’avais pris de bons et de mauvais plis et que j’avais à gagner à me faire repasser. Résultat : après une semaine de formation intensive, je ne savais plus comment conter. Génial, il faisait plus noir que jamais…

    Grossomodo, mon problème tenait du fait que j’ai toujours conté sans texte, comme on raconte une anecdote. Or, le formateur m’a fait voir le grand intérêt de travailler avec un texte existant. J’ai passé plusieurs jours à jongler avec la question. Pour moi, le texte tue le conte ; il n’est plus aussi libre d’évoluer dans le temps, dans l’oubli, dans la spontanéité du moment. Mais en même temps, le texte appris par coeur permet au conteur de mettre son focus sur tout le reste et de rendre le moment encore plus puissant en ayant travaillé son interprétation.

    Une semaine s’est écoulée alors que je portais en moi ce doute, puis un soir, j’ai allumé un feu et j’ai raconté une histoire à La Petite Grève. Dès les premières minutes, je l’ai remarqué dans l’assistance : une fille lumineuse avec une telle fascination dans le regard. Elle était à la fois dans la trentaine et âgée de quatre ans Elle n’échappait rien, pas une parole, encore moins un silence (ça ne veut pas dire grand-chose, mais maudit que ça sonne bien quand je le dis dans ma tête!).

    À la fin du spectacle, plusieurs personnes sont restées et se sont mises à jammer. Ukulélé, voix, percussions avec les moyens du bord (de mer). Trois filles présentes constituaient un band en tournée gaspésienne, bon timing ! Et la grande enfant fascinée que j’avais remarquée, était également en tournée ; elle s’appelait Lior, qu’elle m’a dit puis répété, évidemment. On a parlé de nos démarches respectives. Elle la musique, moi le conte. Je n’en croyais pas mes oreilles : sa pratique était la réponse à mon questionnement de la semaine précédente.

    Lior a longtemps été clown de rue. Jouer avec ce qui l’entoure, être fascinée par les objets, les bruits, puis jouer avec le public. C’est plus tard qu’elle s’est tournée vers la musique, mais le clown est resté : pas pour faire drôle, mais pour faire vrai. Être réellement connectée avec ce qui se passe. Improviser. Elle était à mi-chemin entre le conçu et le préconçu. Le prémédité et le médité. Puis, elle m’a parlé de “l’erreur”. Lui faire une place, toujours. Prendre soin de lui garder une porte ouverte, pour qu’elle puisse s’introduire. Parce que si on ne risque pas l’erreur, on n’est pas en train de tout explorer. L’erreur est le témoin de notre tentative de nous dépasser. Si l’erreur n’est pas possible, l’œuvre n’est pas complètement libre. J’étais sur le cul (et un peu en amour, je dois avouer, pendant le gros vingt minutes de cette discussion. J’en parle parce que ça rend mon récit beaucoup plus intéressant. Schéma classique…)

    J’avais une partie de ma réponse. Conter avec ou sans texte, la question reste presque entière et c’est bien ainsi, parce que de toute façon, pour moi les questions sont plus importantes que les réponses. Douter.

    Mais j’ai assurément envie que l’erreur vienne me visiter lors de mes spectacles. Pour être fasciné par elle, et avoir à me débrouiller avec cette nouvelle réalité. « Tiens, j’ai oublié d’introduire un personnage, comment je vais m’organiser sans lui pour que l’histoire tienne la route ? ». Et, justement, être fasciné, comme le clown, comme l’enfant de 4 ans. Fasciné par le fait que par hasard, le tonnerre gronde réellement derrière moi pendant une histoire. Fasciné par une spectatrice qui dirait spontanément « Tu charries ! » pendant un conte. Fasciné par mes lapsus et jouer avec comme un enfant joue à faire des bulles avec sa bouche: même combat. Prendre le temps d’écouter ce qui nous entoure et s’amuser avec, parce que le conte n’est pas produit sur une scène stérile, mais bien vivante, tout autant que le public qui y assiste et la mémoire qui se raconte.

    Depuis, lorsque je conte à La Petite Grève, j’allume le feu de camp non plus avec des allumettes, mais plutôt avec un arc à feu. Un peu pour le show, je l’avoue, mais surtout parce que je le rate une fois sur deux. Cinquante pourcent du temps, je débute mon spectacle sur un échec. Rater quelque chose, devant une centaine de personnes. Puis doucement, très lentement, j’apprends à apprivoiser cette sensation.

    L’erreur, dans le conte, ce n’est pas le conteur qui se trompe, non, c’est l’histoire qui tente quelque chose.

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    Forer par en haut

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Aurélien, il enseigne. En fait, je ne le connais pas énormément et je crois même qu’il est rendu à sa retraite, mais de toute façon : y a t-il un moment où l’on cesse d’enseigner ? J’ai rencontré Aurélien lors d’une assemblée populaire d’une p’tite initiative gigantesque pour sauver un coin de pays atteint de calvitie démographique sévère. Il avait pris la parole, et débuté sa tirade (tant qu’à prendre la parole, aussi bien se servir à deux mains !) par les mots à peu près suivants : « L’homme n’habite pas un territoire physique, mais psychique ». Je n’ai rien écouté du reste de son monologue (sans rancune, Aurélien), parce que l’écho des premiers mots était trop fort. Assourdissants.

    À ses mots, je prenais conscience que ma maison n’était pas un tas de madriers, de feuilles de Gyproch et de revêtement de vinyle, non, elle est les souvenirs que j’y ai. J’habite la sensation qu’elle me procure. En ses murs, j’arrive à dire « chez moi » comme dans les yeux de certaines personnes j’arrive à dire « je t’aime ». Certes, elle me protège des intempéries, mais elle le ferait à moitié moins que je me sentirais encore « chez moi ». La réalité, nous l’occupons à partir de notre vision, nos perceptions, mais surtout, nos ressentis. Mon village, il ne commence pas après la pancarte « Bienvenue à Carleton-sur-Mer », mais bien à partir du feeling d’être arrivé. Le territoire n’est pas quelque chose d’horizontal, mais de vertical. Il est les petites pancartes qu’on met dans notre esprit. Le reste, ce n’est que le terreau où elles poussent. Ce n’est pas une carte de cadastres, mais un livre d’histoires. Certaines histoires qu’on soupçonne, d’autres dont on se souvient franchement.

    -Merci, quelqu’un d’autre aimerait prendre la parole ?

    Oups, Aurélien avait, à ce moment de ma réflexion, terminé de parler. Clap clap clap puis pause café.

    Alors, qu’est-ce que j’étais venu faire, dans cette assemblée de citoyens qui voulaient sauver leur village. Sauvaient-ils leurs titres de propriétés, ou le droit d’en habiter les souvenirs et de continuer d’y rêver ?

    D’un coup, c’est comme si en tant que conteur, je devenais urbaniste de l’immatériel. Je réalisais que j’avais le pouvoir d’ajouter des étages à mon village. Me faire mémoire collective, pour contenir les histoires du moindre racoin d’pays. « Savez-vous pourquoi ce fossé s’appelle Le trou à balle ? » Et soudain, le paysage explose, devient énorme, ce lieu n’est plus un gouffre, mais le contenant d’une histoire fabuleuse. Qu’il serait beau, notre Québec, si partout on y exploitait le souvenir comme ressource première. Le forer par en haut, pour changer, bout d’criss.

    Les lumières se sont éteintes dans la salle communautaire de Saint-François-d’Assise et je restais là, toujours assis sur ce qui était maintenant la seule chaise à ne pas avoir été empilée près des racks à supports à linge (j’ai essayé d’autres formulations, rien à faire, ça sonne terrible).

    Chez moi, en Gaspésie, avant l’arrivée des blancs, les Mi’gmaq avaient criblé le territoire de noms qui sont tous le titre d’une histoire. « Lieux où se déroule telle chose »,  Chaque nom amène l’enfant (en nous) à demander l’histoire qui s’y rattache. Nous, blancs, lui donnons bien souvent le nom d’individu aux lieux. Il y a quelque chose de frappant dans le fait d’utiliser le territoire pour porter la mémoire des individus, plutôt que les individus pour porter la mémoire du territoire. Les toponymes Jacques Cartier, Champlain, Colomb ont écrasé combien d’histoires qui occupaient déjà le Québec ? C’est ironique qu’en colonisant un lieu, on en réduise les dimensions.

    Et si en tant que conteur, j’avais une responsabilité? De le faire exister, ce monde psychique. D’entretenir ce qui y poussait déjà, et de faire sûr qu’on continue de semer des doutes qui deviendront des certitudes. « Cette montagne était habitée par un ermite ». Boom ! « Au bout de cette jetée, se sont noyés les deux coeurs d’un amour impossible ». « Cette chute est apparue après qu’une mariée se soit jetée de la falaise, son voile tombe encore ». Et si ce n’était pas en tant que conteur, mais en tant qu’habitant que j’avais cette responsabilité? L’habitant retournant les sillons de la mémoire, chargé du devoir de laisser ce monde plus rempli de sens qu’à notre arrivée. Comme j’aimerais qu’un jour, mon maire, en venant cogner à ma porte pour réclamer les taxes municipales (j’habite un petit village…), me réclame également une histoire survenue sur mon lot. Les coffres de la municipalité seraient alors foncièrement mieux garnis.

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    Mes collègues

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Mes collègues

    Voilà quelques années, le téléphone a sonné. (oui, une fois tous les 4-5 ans ça se produit) C’était Stéphane Maddix Albert, un accent chiac suivi d’un conteur, le tout vivant en Gaspésie. Il proposait que l’on se rencontre, parce que c’était bête d’être tous deux en Gaspésie sans se connaître, simplement. Ça m’a fait sourire et accepter l’invitation. À sa suite, j’ai rencontré Marie-Anne Dubé, une autre conteuse gaspésienne. On a premièrement parlé de ce qu’on avait en commun : le conte, puis on ne s’est jamais arrêté alors il n’y a pas eu de deuxièmement, et encore moins de finalement.

    On est devenus de grands amis avec tout ce que ça implique. De fréquenter régulièrement deux conteurs a changé beaucoup de choses pour moi, dans ma façon de pratiquer le métier de conteur. Ça me permettait de verbaliser beaucoup de questionnements, quitte à se faire dire que « toi et tes questions êtes insupportables ». Ça a sauvé plusieurs autres amitiés, que je pouvais enfin laisser tranquilles avec mes doutes artistiques.

    Puis on a assisté à des spectacles ensemble. Des trucs que moi j’ai trouvé indigestes, et qu’eux ont adorés, puis l’inverse aussi, mais qui faisaient rarement l’unanimité. Comme si soudain, j’apprenais qu’on pouvait voir les choses autrement que de mon point de vue. D’apprendre que l’un apprécie l’utilisation de tel effet dans un spectacle de conte, me fait réaliser l’importance de cet effet, et ensuite pour ma propre pratique, je deviens libre de l’utiliser ou non, ce ne sera alors plus de l’ignorance, mais un choix.

    De les voir évoluer, misant davantage sur un aspect de leur pratique ou corrigeant tel défaut, m’a fait me questionner sur mon propre chemin.
    La rencontre de ce duo m’a ouvert l’appétit sur d’autres rencontres de conteurs. Des porteurs de sens d’à travers le Québec, me donnant la chaleureuse sensation d’avoir de la famille à la grandeur de ce territoire. Grâce à ces liens, j’ai du « chez-moi » aux quatre coins de la province. Puis, à force, des murs tombent et ce n’est plus seulement la rencontre d’autres conteurs qui m’attire, mais aussi d’auteurs, de diffuseurs, de bédéistes, de tous ces porteurs et bâtisseurs d’un territoire qu’on appelle culture. Avec une justesse qui m’a fait sourire, l’une de ces personnes me disait les appeler tous : ses collègues.

  • Rencontres

    La parole qui voyage

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.

    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.

    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    À la suite d’une première tournée de contes que j’ai faite, où j’allais conter chez des inconnus en échange du gîte et du couvert, on m’a parlé d’un certain Samuel Allo. Un conteur breton qui voyageait en racontant chez des inconnus, partout autour du monde, depuis plusieurs années. Le phénomène m’a intéressé. J’ai lu ses livres. J’ai lu son blog. J’ai lu ce que les journaux disaient de lui. J’en revenais pas. Il avait poussé le bouchon tellement loin, misère ! C’était complètement fou ! Ma tournée que je faisais moi-même, de manière organisée, et à l’intérieur de ma propre province, me semblait soudain insignifiante.

    Puis un jour, moins d’un an plus tard, comme ça : on a cogné à ma porte. Lui. J’ignore combien de portes de maison le monde compte, mais ce jour là, c’est à la mienne qu’il cognait. Au yable les probabilités. Quelqu’un l’avait pris en autostop et lui avait dit : « Tu contes ? Je vais te déposer chez le conteur du village. »

    Son histoire, on croirait qu’elle vient d’ailleurs, puis c’est justement le cas. Elle vient d’une autre époque, de toutes les époques. Samuel, dans sa mémoire, a un trousseau de clefs immense. Des histoires, qui débarrent les portes de milliers de foyers. D’un sourire sincère il vous dit : « Bonjour, moi, c’est Samuel. J’ai fait un grand voyage, aimeriez-vous entendre mes histoires en échange d’un petit coin où je pourrais poser mon « duvet » (il est breton) pour la nuit ? » La suite est incroyable et redonne espoir en le genre humain : les gens acceptent.

    Et il raconte. Des histoires qu’il a reçues ça et là. « Celle-ci, c’est un vieux papy en Russie qui me l’a racontée. » Pouf ! Nous voilà en Russie pour dix minutes. Puis en Espagne, au Vatican, nous voici il y a mille ans, nous voici hier. Puis nous voici aujourd’hui, encore capables de faire exister cette rencontre.

    Samuel est un porteur de sens, les histoires n’en sont qu’une forme. Il ajoute volontiers du poids à son sac, pour faire faire le tour du monde aux chaussures d’un ancien voyageur qui n’a plus la force de les faire voyager lui-même. Il va dans les camps de réfugiés, pour redonner un peu de leur pays à ceux à qui on a tout pris.

    Par ce qu’il est, Samuel répond à beaucoup de questions au même titre qu’il nous fait nous en poser de nombreuses. Sam m’a dit un jour (la formulation laisse prétendre qu’on se rencontre à chaque année du Lion, au sommet d’un mont escarpé, alors que la lune est rouge, et c’est effectivement ainsi que ça se passe) qu’on peut soit avoir la vie de conteur, soit pratiquer le métier de conteur. Ce sont là deux frères, d’une même famille, mais qui portent différemment leur héritage. Le métier de conteur, aujourd’hui, c’est de viser les scènes petites et grandes. C’est d’y gagner sa croûte. C’est se questionner sur son avenir.

    Puis la vie de conteur, elle s’inscrit dans l’ailleurs. C’est de la magie qui crée une faille dans le réel. C’est un mur gris qui se fait dézipper, pour dévoiler un univers à la chair scintillante et lumineuse, duquel va s’échapper une trâlée de fées venues nous enchanter un moment. Il fait éclater le quotidien, le bouleverse. On se retrouve avec des sparkles collés dans la face pour quelques jours encore. C’est un inconnu qui s’approche d’un autre pour lui faire le cadeau d’une histoire. De manière désintéressée, juste pour le plaisir de faire ce cadeau. C’est celui qui prend le temps de consoler un enfant en lui racontant une histoire, sans ajouter cette performance à son dossier d’artiste. Il a dans son sac des histoires qui, à tout moment, lui hurlent qu’elles veulent sortir ! « Moi ! Moi ! Moi !, Raconte-moi! ». Alors il en place une petite dans sa discussion. Puis, celui qui a la vie de conteur, il tend l’oreille quand on lui en raconte une en retour, sachant qu’on n’a jamais assez de remèdes pour songer le monde. C’est celui qui marche, entendant dans son sillage : « Raconte encore ! ». Le conteur devient un passeur, entre un monde et l’autre. Deux univers parallèles qui ne demandent qu’à se percuter.

    Lors d’un spectacle de contes, le conteur de métier amène le public dans le monde merveilleux ; l’autre, apporte plutôt ce monde merveilleux dans le réel.

    Comme plusieurs conteurs, je porte ces deux frères conteurs en moi. Le métier, et la vie de conteur. Depuis que Samuel m’en a parlé, une question refait souvent surface : est-ce moi qui porte les contes ou les contes qui me portent ? À quel point ai-je envie de m’oublier dans cette tradition ? De me faire avaler par ce tourbillon que peut-être la vie de conteur telle que Samuel me la montre par ses récits. À quel point peut-on être une histoire ? Puis voilà que je prends la route, avec mes histoires, pour les faire voyager, mais aussi parce que la route, à chaque rencontre, me rapproche un peu plus de cet ami.

  • Rencontres

    Rencontre avec un géant

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.

    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.

    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Rencontre avec un géant

    Bien oui, cliché, j’ose mettre Fred Pellerin dans mes inspirations. Parce que quand j’ai lancé mon propre spectacle en 2012, je ne connaissais à peu près rien au conte, sinon qu’un gars qui s’appelait Fred Pellerin faisait des spectacles de contes et que ça marchait fort. Bon… on pourrait critiquer mon étude de marché, mais heureusement, parfois le hasard s’occupe des gens négligents comme moi.

    C’était le seul conteur que je connaissais et encore, je ne l’avais pas vu conter. Et d’ailleurs, je m’étais entêté à présenter mon spectacle avant de le voir, pour être sûr de ne pas le copier inconsciemment. J’assumais de conter tout croche, de faire des erreurs de base sans le savoir, au moins ce serait MES erreurs.

    Puis, plus tard, je me suis autorisé à jeter un œil, même les deux, à ce qu’il faisait. J’ai corrigé quelques-unes de MES erreurs. Mais j’avoue qu’une partie d’orgueil en moi fait le guet. Comme par rapport à beaucoup d’autres conteurs que j’admire, j’ai peur de inconsciemment devenir une réplique de ce que j’aime d’eux (on ne réinventera pas les complexes d’artistes ici! J’imagine que c’est la même chose lorsqu’on chante, danse, joue, etc). Et chez Fred, c’est plus fort parce qu’évidemment, si un Québécois n’a vu qu’un seul conteur dans sa vie, il y a des bonnes chances que ce soit le Caxtonnois. Alors je me retrouve, dès que je conte, à avoir un radar qui détecte ce que je fais ‘’à sa manière’’, et dès que je m’en approche, je vire de bord. Pourquoi? Le besoin d’être différent, simplement. Si ce n’était pas de ce besoin pour ma part, je ne serais surement pas conteur, il faut se le dire.

    Mais en dehors de son style, je crois que l’influence que monsieur Fred a eue sur moi est au niveau des possibles. Simplement, il a démontré l’envergure que peut avoir un spectacle de contes et une carrière dans ce milieu. Il a créé des possibles en repoussant beaucoup de limites, laissant ensuite chaque conteur s’arrêter où il a envie, et non pas arrêter parce que ce n’est plus possible d’avancer. Grâce à lui, on sait qu’un conteur peut rouler x km sur une seule tinké de gaz, ça rend chaque km beaucoup plus facile. On peut mettre notre pied dans son empreinte et se demander si c’est le genre de souliers qu’on veut/peut porter. Ça semble anodin, mais ça évite bien des ampoules!

  • Rencontres

    Vivre du conte, sans tirer le diable par la queue

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.

    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.

    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Vivre du conte, sans tirer le diable par la queue

    En 2004, j’ai eu le plaisir d’entrer dans une équipe d’impro d’un Cégep de Québec. Activité parascolaire que je recommande à n’importe qui : rapidement, tu perds tous tes anciens amis qui ne font pas d’impro, tu te mets à faire de vraiment bonnes blagues dans tes partys de noël, et quelques années plus tard, quand tu écoutes la télé, tu te rappelles avoir perdu une mixte avec la moitié des comédiens de n’importe quelle série québécoise. Personnellement, l’impro a sévèrement nuit à mes études pour mes deux premières années de cégep, jusqu’à ce que, revirement de situation : au lieu d’abandonner mes études, je fasse exprès pour échouer certains cours qui m’ont permis de rester au Cégep une année de plus… avec ma gang d’impro.

    Oui, j’avais du fun avec mes chums, mais, sans le savoir, ce que j’allais chercher à raison d’un soir de pratique d’improvisation par semaine, c’était cette formation en arts de la scène. À chaque impro, on se faisait metteur en scène, auteur, technicien d’effet spéciaux, bruiteur, cascadeur, mime, comédien, et critique. On apprenait à croire en ce qu’on faisait. Chaque aspect était consolidé grâce à des ateliers qui rendaient puissants ce bouquet qu’est un improvisateur. J’avais alors le privilège d’être coaché par Jimmy Doucet (récemment nommé metteur en scène de la Fabuleuse histoire d’un Royaume), qui distribuait tous ces outils à des jeunes qui pensaient juste aller faire des blagues sur scène. L’impro, par la suite, s’est alimentée par elle-même, à partir des outils que m’avait donné mon coach. À force de jouer, dans toutes sortes de contextes, j’ai appris à charmer toutes sortes de publics, ce qui évidemment me sert aujourd’hui dans ma pratique du conte.

    Mais, ce que je retiens de Jimmy, c’est pas tant ça. (ceci dit, merci Jim, c’était quand même cool!)(Et merci l’impro… t’as changé ma vie) Non, ce qui m’a clairement marqué, c’est sa vie professionnelle (ou du moins la manière que je la percevais à ce moment, puisque c’est une discussion que je n’ai jamais vraiment eue avec lui) . Jimmy produisait des shows de théâtre en ne le vendant pas comme un produit culturel, mais plutôt comme un produit touristique, dans de petites municipalités qui ne demandaient que ça.

    En 2012, pour faire une histoire courte, j’ai reviré ma vie dans ses shorts. Bout pour bout. 180 degrés. Cul par-dessus tête. Bye Québec, je viens m’installer en Gaspésie, et je fais le pari de vivre d’un spectacle de contes. Je me disais que c’était réaliste : conter, ça doit être comme faire une longue impro. Et comme je n’avais pas les moyens de me payer une salle, j’allais régler la question en faisant ça sur la plage. Je voyais mal comment ça ne pouvait pas être rentable ou du moins financer mon rêve de devenir pauvre.

    La recette était assez simple (au point qu’elle n’a pas changé alors que j’entame ma 8ième saison), sur mes affiches de spectacle, on pouvait lire :

    • Spectacle de contes, ça me laisse de la marge de manœuvre pour le contenu
         
    • Du 15 juin au 31 août à Carleton-sur-Mer, un peu plus large que la saison touristique à cet endroit, parce que qu’est-ce que j’ai à perdre d’autre que mon temps si y’a personne ?
         
    • 20h, parce que j’ai envie de faire ça autour d’un feu…et parce que je souhaite avoir un public majoritairement adulte.
         
    • 5 soirs/ semaine, 5$ par tête, parce que le jour où ça marchera, ça sera bien en masse. Troc et Demis acceptés. Parce que je ne fais pas ça que pour nourrir ma panse, mais aussi mon rêve qu’on vive un peu autrement.

    Cette recette, Ricardo peut vous la faire à la mijoteuse si vous n’avez pas de feu sur la plage.

    Crédit photo: WG Productions

    La Petite Grève, que ça s’appelle. Résultat, 3 touristes sont venus voir mon show le premier soir, puis c’était bien correct. La recette était si simple que ça ne me dérangeait pas du tout, même que j’étais déjà content d’avoir du monde pour entendre mes histoires. Puis, de fil en aiguille, le show est passé de 800 touristes à 4000 par saison. En gros, entre 10 et 150 personnes par soir, avec dans leurs mains une baguette au bout de laquelle est plantée une guimauve, écoutent des histoires autour d’un feu à Carleton-sur-Mer. Certes, à travers des 4000 touristes, il y a bien quelques spectateurs ; des gens venus pour voir une performance artistique, et ils y ont droit, mais ce n’est pas eux qui étaient appelés à mon spectacle pour faire en sorte que j’aurais du pain sur la table. Non, je visais les gens qui ont 5 jours de vacances et un portefeuille bien heureux de mettre du bon marché dans le panier pour combler les vacances. C’est eux, qui feraient que l’hiver j’irais courir le lièvre plutôt que les demandes de subventions. Me concentrer sur ce que j’aime faire, plutôt que de passer mon temps à demander le droit de le faire et croiser les doigts pour qu’on me laisse me réaliser.

    Je crois partiellement en l’idée d’un système de subventions, parce que ce serait triste si on devait marchander toute manifestation artistique ou voir notre gouvernement se désengager complètement de la culture. Mais je crois fortement que l’art est capable de se faufiler, que la créativité peut être financière aussi. Quelle différence pour l’intégrité de mon œuvre y a-t-il entre modifier son projet pour qu’il soit ‘’rentable’’ plutôt que de le modifier pour qu’il réponde aux critères d’une subvention? Je trouverais mon entreprise plutôt fragile si elle reposait sur du financement où des gros joueurs se sont développés l’expertise de “passer la gratte”.

    Et ce show, La Petite Grève, a été terriblement formateur pour moi. Près de 60 représentations par saison, à raison de 5 soirs/semaine, finissent par te donner une idée de ce que tu fais. Cette scène a modifié ma façon de conter. La Petite Grève est devenue pour moi à la fois une salle de répétition et une salle de spectacle. La proximité avec le public m’a rapidement plu, jusqu’à y amener une certaine fascination. Jouer avec lui, le laisser exister. Cette scène, elle me permet de conter des histoires pour une première fois et de laisser le public de chaque soir m’exprimer, par ses réactions, me suggérant où cette histoire devrait aller. Parce que qui suis-je pour le savoir de toute façon ? Et pour moi, c’est ça, la tradition orale : une œuvre collective, en mouvement. La propriété de nul, sinon de tous. Indépendante.