Tournée de Quêteux 2019

Du 1ier au 27 mai, de Carleton-sur-Mer à Rouyn: conter chez des étrangers en échange du gîte et du couvert. Rien que ça!

  • Tournée de Quêteux 2019

    Tournée de Quêteux 2019: Jour 2

    Newport, 13h00.
    -Salut, qu’est-ce qu’il y a à faire ici si j’ai trois heures à tuer?
    -Ishhh, pas grand-chose mon pitou, me répond la serveuse.
    -M’a te prendre un café pis le code du wifi s’il te plaît!
    Des village où y’a « rien » à visiter en plein mois de mai, j’imagine qu’il y en a quelques uns sur ma route; aussi bien en profiter pour me presser le citron et vous raconter le voyage en cours.

    Porte+ouverte+voiture. Merci google.

    Ouvrir la porte. Du char, mais ensuite, de la personne qui est dedans. Comment jaser d’autre chose que de la météo avec les gens qui m’offrent un lift, c’est un de mes défis pour le prochain mois.

    Pendant huit ans, j’ai été barman. Des shifts de soir, payants, mais aussi des shifts de jour, tellement longs. Et à long terme, mon plus plus grand bénéfice, je l’ai tiré des quarts que je faisais avant 19h. Ceux où j’étais « pris » à jaser avec les clients. Des bonhommes pour la plupart, qui venaient de toute sortes de milieux. J’ai appris à y jouer un jeu avec moi-même : le gardien du trésor. Trouver ce que cette personne sait et qui va vraiment t’intéresser. Tout le monde que tu rencontres a un petit filon pour toi, s’agit de creuser. J’y suis devenu un prospecteur professionnel.

    -Salut, moi c’est Pat.
    -Moi c’est X.
    -Puis dit moi, X (de la voix de celui qui niaise), « c’est quoi ton histoire ».
    -Ciboire, donne-moi une grosse bière pis attache ta tuque le frisé.

    Et c’était parti pour deux heures. Pendant huit ans, ils m’ont conté des affaires incroyables: comme ce ferrailleur qui avait été victime d’un accident où un bloc de béton lui avait écrasé la jambe si vite « qu’les tuyaux m’ont pété à grandeur du body« , cicatrices énormes à l’appui; comme ce gars, peintre commercial qui dépensait sa paye en entier chaque fin de semaine pour s’offrir un monde dans lequel on espère que nos enfants ne tomberont jamais, qui m’expliquait comment donner un beau fini à ton mur -tout est dans le sablage entre les couches pis flatte ta peinture-. À travers ce jeu, non seulement je ne perdais pas mon après-midi, mais je gagnais une vie d’expériences, d’erreurs, de regrets et de succès. « Ça va te sembler bien cliché, mais prend soins de tes chums. À ben des moments dans ta vie, c’est tout ce qui va te rester. En 92, j’ai […] ».

    Chaque personne qu’on rencontre est une bibliothèque. Ça sert à quoi d’en visiter une si ce n’est pas pour ouvrir deux-trois livres? Puis à travers cette porte-là passe autre chose : la dignité. Il n’y a pas grand moments où je me sens plus digne que lorsque j’ai le sentiment d’avoir été utile. Le beau dans tout ça, c’est que c’est tellement gratuit que c’en est payant. J’dis pas que je quand je peinture chez un chum qui vient d’emménager je ne fais pas une job de marde, mais au moins je sais comment j’aurais pu faire une belle job si j’étais pas juste venu pour la pizza.

    Sinon, dans chacune de ces rencontres, une autre chose revient : chercher les liens. « En ouin, tu viens de là? Connais-tu un tel? ». J’en suis actuellement au jour 2 de ma tournée, je compte sept transports à mon actif et dans 100% des cas on a trouvé un lien. Le cousin, l’ami d’un ami, le collègue de. Et suite à ce lien, c’est comme si on était de la famille. Élargie, disons. Presque à chaque fois où je nous vois gratter pour le trouver ce lien, j’ai l’image de deux chiens qui se sentent le derrière; c’est plus fort que nous!

    (J’avoue avoir hésité beaucoup dans le choix d’image… mais pour les plus aventuriers: image alternative 1
    image alternative 2
    image alternative 3 )

    Comme si d’être des étrangers était insupportable, il faut qu’on devienne des connaissances pis vite! Mais, sinon quoi? Sinon, on reste deux inconnus qui partagent un espace trop exigu pour être confortable? Sinon l’autre reste une menace potentielle? Pour moi, la question reste entière, mais ce qui est sûr c’est que j’ai envie de multiplier les liens pour qu’il ne reste plus d’inconnus sur ma route. Parce que j’aime l’idée d’avoir de la « famille » aux quatre coins du Québec. Pas pour prendre de leur nouvelles à chaque année, mais pour me sentir chez moi un peu partout, parce qu’on es-tu pas bien, chez-nous?

  • Tournée de Quêteux 2019

    Garder ouverte la porte

    Carleton-sur-Mer, le 11 avril 2019

    Aussi disponible en MP3. Because it’s 2019!

    Y’a pas à dire, le temps passe vite ! Nous voici déjà à moins d’un mois de la tournée de Quêteux, un p’tit voyage de 27 jours où je traverserai le Québec en auto-stop pour raconter chaque soir des histoires chez des inconnus. Mais comme avant toute aventure qui me sort de ma zone de confort, en ce qui me concerne, mon confort se plaint ! Une petite voix en moi me disant que je devrais plutôt profiter du mois de mai en restant au raz-le-poêle, à lire un bon livre, café à la main. Et en fait, c’est exactement ce discours qui me motive : elle a raison, mais pour plus tard ! Un jour je m’arrêterai, j’allumerai une petite attisée, me verserai une bonne tasse de café en y ajoutant quelques gouttes de fort, pour que ça réchauffe, et alors je lirai un livre que j’ai moi-même écris sur le seul papier qu’on a toujours sous la main : notre mémoire. J’ai envie de souvenir, pour moi, mais pour ceux qui m’entourent aussi. Et c’est ça, la tournée de Quêteux : un souvenir collectif.

    À presque chaque personne que je rencontre pendant cette tournée de conte, j’ai l’impression de brasser les cendres refroidies d’une vieille histoire, mais pourtant, batince! , y reste de la braise ! « Je me souviens, qu’ils me disent, qu’un quêteux venait dormir à la maison quand j’étais p’tit. » Au quatre coin du Québec, on a ce souvenir en tête. Du merveilleux, de l’épouvante, du mystère qui débarquait à la maison. « À peu près une fois par mois, y v’nais à maison ! Ma mère lui offrait à déjeuner, lui, assis sur la chaise qu’on utilisait pour lacer nos bottines, y disait – non merci m’dame Gallant. Y jasais, puis dix minutes plus tard elle lui offrait à nouveau, un bout de notre misère à se mettre sous la dent. -Non merci m’dame Gallant. Elle en faisait pas état, continuait de prendre des nouvelles des grands chemins puis quand le conte était bon, qu’elle était à jour sur ce qui s’était passé d’un bord à l’autre de la Gaspésie depuis le dernier récit, elle lui offrait une troisième fois à déjeuner. J’ai pas souvenir de l’avoir déjà vu refuser la troisième invitation ! Un gars commode…pis une bonne fourchette ! ». -Paroles d’un chauffeur rencontré à l’Ascension-de-Patapédia lors de la Tournée de Quêteux 2015, me relatant le passage du « quêteux » Richard Adams.

    La légende, pour exister, puise dans le réel, ou au moins, dans la crédulité. On avait un riche répertoire, du temps qu’on avait tous notre abonnement à l’Église, avec toutes les légendes de Diable que ça permettait d’avoir par la bande, mais de nos jour, qu’est-ce qu’il nous reste en inventaire ? Qu’est-ce qu’on est prêt à croire, ou du moins, à douter ? Et c’est dommage, parce que ça fait du bien de croire en quelque chose, ne serait-ce que pour jouer. Mieux encore, croire collectivement, juste pour se pratiquer. Et c’est à ça qu’elle peut servir, cette tournée de Quêteux : se donner à croire. Garder ouverte la porte de l’imaginaire et du doute.

    Garder ouverte la porte…

    Saviez-vous qu’on a eu à maintes reprise, dans les dernières années, la visite de Samuel Allo ? -Qui ? Samuel ! Un conteur partant de Bretagne depuis plus de quinze ans, se promenant de pays en pays autour du globe, cognant aux portes le soir pour conter ses histoires dans mille et une langue et avoir un petit bout de plancher où poser sa paillasse. Son histoire, elle fait rêver. Demandez au p’tit Victor de St-Siméon de vous parler de Samuel, et vous allez comprendre, au nombre d’étoiles qui vont se mettre à briller dans ses yeux et au tourbillons que vont créer ses mains agitées, que c’est essentiel de croire qu’un peu de merveilleux peut apparaître au bout du chemin. (Je vous nomme le petit Victor, parce que ça fait plus crédible et ma source semble bien plus vérifiable si je vous dit qu’il vient de St-Siméon de Bonaventure, parole de conteur) Et si on veut que ce genre de drôles d’oiseaux comme Samuel Allo continuent de nous visiter, il va falloir se garder quelques miettes de pains au creux de la main pour les attirer. Garder nos portes et nos oreilles bien ouvertes. Se faire des stickers « Pas de colporteur, sauf s’ils en on de bonnes à nous conter » à coller dans nos fenêtre de porte d’entrée. Se tisser des tapis d’porte sur lesquels on écrirait « Bienvenue. Conteurs: la clef est sous le tapis, faites comme chez nous on arrive ! ». D’ailleurs, connaissez-vous l’histoire du voleur qui est arrivé devant une porte sans serrure et qui est reparti bredouille, ignorant comment crocheter une porte sans serrure?

    Accueillir des inconnus et ce qu’ils ont à raconter. Pour les laisser écrire sur le papier de notre mémoire, ce qu’il sera bon de se rappeler plus tard au raz-le-poêle avec une tasse à la main. Pour que ça réchauffe. Moi, ça me dit, qu’on se dise encore longtemps que c’est possible au Québec de voyager grâce aux histoires et c’est en plein pour ça que dans moins d’un mois, m’en va tourner le dos à ma porte, pour cogner à la vôtre. Pis j’ai hâte en maudit!