• Rencontres

    Le témoin

    Depuis sept ans maintenant, je conte. À ma manière, j’imagine; on le fait tous. Mais en même temps, il y a ces rencontres qui laissent leurs traces, nous font dévier.
    Je manque de mots pour décrire ma pratique, pourtant lorsque je tente de le faire, j’ai un plaisir fou à en parler pendant des heures. En attendant qu’on ait des pastilles de goût pour décrire les types de conteurs, qu’ils soient fruités et généreux, ou aromatiques et charnus, j’avais envie de partager un carnet de ce voyage qu’est pour moi le conte. Une petite bibliothèque de rencontres qui ont changé ma manière de voir le conte. Parce qu’ils changent aussi ma manière de voir la vie, et que je souhaite à tous les mêmes “hasards”. Je réalise que dans bien des cas, la richesse de la rencontre tenait dans la différence de l’autre. Une différence si bien incarnée, si cohérente, qu’elle m’appelait à y tendre.
    Ces rencontres, je vous les partage en ordre chronologique, comme elles ont croisés ma route. Je dois admettre qu’en faire l’inventaire me donne hâte aux prochaines!

    Dring dring, dring dring.

    -Allo ?

    -Bonjour, est-ce que je parle à Patrick Dubois?

    -Lui-même.

    -Bonjour Patrick, je m’appelle Sylvenn, me dit une voix féminine au fort accent français.

    Elle a eu mon contact via un ami slammeur qu’elle a rencontré dans un festival littéraire. Elle est conteuse et cherche des lieux où conter prochainement pendant son périple au Québec.

    -Viens quand tu veux, tu prendras l’une de mes soirées à La Petite Grève. As-tu du matériel que je peux partager sur mon Facebook pour annoncer ta venue ?

    -Oui, […] je vais raconter une histoire intitulée Les pierres à histoires.

    Hein ! Est-ce que c’est l’histoire d’un homme qui conte au porte-à-porte, avec un sac rempli de pierres d’histoires?

    Hurlement strident de 1000 décibels dans l’appareil.

    -OUIIII ! C’EST CETTE HISTOIRE ! Elle me demande comment je la connais.

    -Un ami conteur-voyageur me l’a racontée. Il s’appelle Samuel […]

    Deuxième hurlement, à mi-chemin entre le cri d’un Nazgul et les freins d’un autobus jaune. (Il faut s’y faire, Sylvenn est quelqu’un d’expressif. Si elle était un piano, il y aurait une note supplémentaire entre le Si et le Do. Voire trois notes.)

    -SAMUEL?, me crie-elle. Mais oui je le connais, c’est moi qui lui ai raconté il y a quelques années.

    Ainsi, j’ai rencontré Sylvenn. Elle avait raconté à Samuel Allo une histoire qu’encore aujourd’hui j’aime raconter pour me rappeler cet ami voyageur que je ne vois que trop rarement. Tout est dans tout, qu’ils disent !

    Elle et moi avons beaucoup parlé du conte et de comment le porter. Puis, une chose très brève m’a marqué.

    Sylvenn me disait que lors d’une formation qu’elle a reçue, son formateur l’a regardée conter et l’a interrompue pour la corriger en lui disant :  « Arrêtes, tu juges le personnage. Ce n’est pas ton travail. » La chose m’a percuté.

    Mille choses se sont bousculées dans ma tête. Est-il possible de ne pas juger un personnage qui nous fait penser à quelqu’un ou à quelque chose qu’on déteste? Ça prend de l’amour en titi pour y arriver ! Pour cesser de juger, il faut essayer de comprendre. « Pourquoi tel personnage agit comme ce qui me semble de prime  abord être un vrai salopard ? Ahh… peut-être a-t-il peur pour sa réputation et c’est vrai que c’est tout ce qu’il a celui-là…» Belle occasion de grandir que de chercher à comprendre les gens qui réagissent différemment de nous, même s’ils sont fictifs. Mais à quoi bon ne pas juger les personnages d’une histoire ?

    Si le conteur juge ouvertement un personnage, peut-être qu’un spectateur qui autrement se serait identifié au personnage en question va manquer cette occasion d’être interpellé. Si une histoire traite d’un homme très porté sur l’argent, qui vivra des épreuves qui l’amèneront à changer sa vision du monde, est-il possible qu’une personne de l’assistance qui s’y soit identifiée dès le départ vive le même changement ? J’en suis convaincu. Mais assurément, si je débute mon histoire en disant « C’est l’histoire d’un homme mauvais qui était affreusement porté sur l’argent », il est possible que je rate le train… Une histoire a le pouvoir de résonner de tant de manières différentes et c’est une des richesses du conte. Il serait dommage d’y porter atteinte.

    J’ignore s’il est possible de ne pas juger, en contant comme dans la vie. Mais je me dis qu’il est possible de tendre vers un peu plus d’amour et que c’est déjà ça de pris !